# Me neither

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« Essayer d’écrire, pour moi, c’est essayer de me souvenir que j’ai été dedans. Dans les choses. À l’intérieur des moments. Sans surplomb. En train de vivre. » – Christine Angot, Un amour impossible, Conférence à New-York.

Le traumatisme est un moteur à deux temps. C’est ce que l’exceptionnel sens clinique de Freud révèle, dès la naissance de la psychanalyse. L’événement traumatique nécessite une sorte de répétition, un événement bis, pour qu’en surgissent les effets, nachträglich, après-coup.
En 2013, lors des journées de l’École de la Cause Freudienne sur le trauma, Christine Angot avait introduit son intervention par une saisissante anecdote. Invitée en Allemagne pour présenter son livre Une semaine de vacances, son interview par une célèbre féministe tourne au fiasco, enkystée dans un malentendu insoluble. [1] Malgré les efforts répétés de l’auteur, impossible de faire entendre raison littéraire : on tente de la « faire entrer dans la case : victime de l’inceste qui s’en est sortie parce qu’elle a dit. » [2] Ayant manifesté de la façon la plus vive son désaccord devant ce qui s’apparente à un ravalement, elle ajoute : « Je ne supporte pas qu’une société prétende être capable de se mettre au niveau d’un silence individuel » [3] quand la littérature est « espace qui n’existe pas et où on ne parle pas. » [4]

De même qu’il y a deux temps pour le trauma, il y a deux temps pour le sujet Angot, et même un troisième, chacun indexé par un roman.
Le traumatisme, quand il surgit, à distance de l’événement déclencheur, est une façon pour le sujet de se resituer dans l’Autre. Est-ce ainsi que procède Christine Angot ? En refusant radicalement le signifiant victime sous lequel on range bien vite le traumatisé sous le coup de l’attentat sexuel, elle tenterait plutôt d’abord de se situer comme Une, sans Autre…
Dans L’inceste [5], en 1999, une folle passion amoureuse, jusqu’à la rupture, réveille le moment traumatique, l’actualise littérairement, sans échappatoire possible sinon dans le consentement à l’écriture. Non à décrire, ni même à parler pour être écoutée ; seulement l’écriture « est une sorte de rempart contre la folie » [6], dit-elle. Mais l’idée de la façon dont va être reçu cet écrit la révulse : « Prendre ce livre comme une merde de témoignage ce sera du sabotage. » [7] Elle n’en attend nulle consolation, elle n’écrit pas pour se défaire, se séparer du trauma. Peut-être plutôt pour se faire, autrement.
Elle paraît escamoter le deuxième temps de la fabrique du trauma et affronte le premier sans chercher à faire entrer dans une gangue symbolique ce qui ne peut s’y loger. Comme un temps sans commentaire, sans sous-texte.
On entre dans l’effroi précisément parce que ce n’est pas un récit. Le temps et l’espace s’entrechoquent, se dissolvent, s’éparpillent en de multiples lieux, en une multitude d’instants. Des flashes d’une absolue crudité côtoient des images banales et légères, la juxtaposition décuplant l’impossible à supporter…
Le temps 1 est bien celui de la sidération dans laquelle [la] plongent les passages à l’acte réitérés du père, mais y a-t-il exactement un temps 2 au sens freudien ?
Le temps 2, celui de l’abandon, que révèle le refus de son amante de la rejoindre à Noël vient plutôt réveiller le point de folie qu’entériner un trauma qui pourrait se clore sur une phobie, un symptôme, une angoisse… Le monde se désorganise, s’effondre, avec cette actualisation… « Je ne comprenais pas, je comprenais très bien, je n’y croyais pas. Je me demandais vraiment. Il m’aimait, il disait qu’il m’aimait. Je suis désolée de vous parler de tout ça, j’aimerais tellement pouvoir vous parler d’autre chose. Mais comment je suis devenue folle, c’est ça. J’en suis sûre, c’est à cause de ça que je suis devenue folle. » [8]
Ce refus, cet abandon actuel vient comme à la place du temps 2 et se déplie par l’écriture ; une écriture âpre, difficile à supporter, qui suit les linéaments du tourment affolé que supporte C. Angot.
Les métonymies s’enchaînent, s’envolent, assumées. Le lecteur les reçoit comme des coups de poing, des gifles, des caresses insupportables. « J’étais arrivée à un point de non-retour, les associations de mots me menaçaient, des incestes d’idées se produisaient directement dans ma tête […] Il n’y a aucune cloison, tout se touche, rien n’est intouchable. » [9]

Jaillissement désordonné et affolé dans L’inceste, le texte devient, dans Une semaine de vacances[10], trois ans plus tard, glaçant de netteté, comme pour en extraire l’horreur, le dégoût, insérés dans une mécanique détaillée, d’une millimétrique précision. C’est une nouvelle épreuve sans doute de l’écrire, mais tout aussi bien de le lire. Le lecteur le vit, ni de l’intérieur, ni de l’extérieur, faisant l’expérience d’un point de vue inédit, un point d’énonciation insoutenable. Un silence. « J’essaye de créer le vide de la pensée »[11], dira-t-elle.

Et vient enfin, en 2015, Un amour impossible [12]. Une histoire. La vraie histoire de sa mère, comme un envers des deux précédents opus, comme un prequel : ce qui s’est passé avant permet alors d’installer l’événement au cœur d’un récit qui en extrait la logique par laquelle Christine Angot conclura ce beau roman.

À défaut de sens, il y aura donc une logique…

[1] Un malentendu diamétralement opposé avait scandé la sortie du livre, avec l’attribution du prix Sade 2012, tout aussi vigoureusement refusé par C. Angot.
[2] Angot C., « Psychanalyse », La Cause du désir, n°86, mars 2014, p. 136.

[3] Ibid. 

[4] Ibid.

[5] Angot C., L’inceste, Livre de poche, Paris, Stock, 1999.

[6] Ibid, p. 150.

[7] Ibid, p. 173.

[8] Ibid., p. 148.

[9] Ibid., p. 137.

[10] Angot C., Une semaine de vacances, Paris, Flammarion, 2012.

[11] Angot C., « Je veux dire la vie », La Cause du désir, n°86, mars 2014, p. 143.

[12] Angot C., Un amour impossible, Paris, Flammarion, 2015.