Lolita

image_pdfTélécharger cet articleimage_printImprimer cet article

« Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins. Mon péché, mon âme. Lo-li-ta : le bout de la langue fait trois petits bonds le long du palais pour venir, à trois, cogner contre les dents. Lo. Li. Ta. » [1]
L’écriture de Vladimir Nabokov claque. Le récit de Lolita est un souffle. Grand et sulfureux roman.

Et pourtant, comment penser le succès de ce livre majeur, d’abord refusé, puis publié et encensé, faisant de Nabokov un écrivain immensément reconnu, et du prénom de l’héroïne une figure, voire un archétype [2] ?
N’entendons-nous pas, encore aujourd’hui, à l’heure où les voix se font paroles dénonciatrices, le syntagme c’est une lolita, qui circule dans le langage commun ?
C’est parfois dit en souriant, la fascination pour une aura de séduction dans un corps qui ne serait pas au fait n’est pas loin. Le prénom est donné à quantité de petites filles qui voient le jour. Il a entraîné avec lui une identité : être une lolita. Il y a quelques années, une chanteuse de variétés écrivait une chanson pour une toute jeune interprète qui la fredonnait en socquettes blanches et petite jupe [3].
Rappelons que Lolita, c’est d’abord la Lolita de Nabokov, le récit de la confession d’un homme sur son désir pour ce qu’il appelle les nymphettes. La définition est précise : « de jeunes vierges, entre les âges limites de neuf et quatorze ans, révèlent à certains voyageurs ensorcelés, qui comptent le double ou le quintuple de leur âge, leur nature véritable – non pas humaine, mais nymphique, c’est-à-dire démoniaque ; ce sont des créatures élues que je me propose de désigner sous le nom générique de “ nymphettes ” » [4].

Toutes les petites filles entre neuf et quatorze ans ne sont pas des nymphettes. Le critère nécessaire est « cette grâce trouble, ce charme élusif et changeant, insidieux » [5]. Comme le repère Lacan, ces confidences sur la fonction symbolique de l’image i(a) [6] se multiplient tout au long du récit et surtout dans la première partie : captée par le regard du narrateur, Lolita est d’abord cette image du corps, aux caractéristiques nettes. La première partie du livre consacre le regard, fixe l’image. Comme si la focale s’arrêtait sur Lolita, vaine figurine dans le regard de l’autre qui capte ses mouvements et la fixant, à jamais, à sa dizaine d’années et des poussières. Jamais autre. Jamais en devenir. Chrysalide sans après.
Le narrateur, qui se qualifie lui-même de « nympholepte » [7], confie son obsession, puis sa liaison, enfin sa déchéance, au cours du voyage qu’ils feront tous deux « où le sujet se trouve démuni de tout moyen d’atteindre sa partenaire » [8]. Lolita tourne, peste, fait enrager et insulte celui qui se présente socialement père adoptif. À plusieurs reprises, elle lui rappelle les faits dont il est coupable, les balayant en même temps d’un revers de la main : « Te rappelles-tu, dit-elle, le nom de cet hôtel, tu sais bien (plissant le bout du nez), voyons, tu sais lequel (…) Allons, tu sais très bien (soufflant avec bruit), l’hôtel où tu m’as violée ! Bon, bon, passons. » [9]

Le narrateur s’appelle Humbert Humbert. Notons le nom redoublé, avec ce « hum » qui, à nos oreilles francophones, évoque la gêne ou les mots coincés dans la gorge. Et si cet ouvrage – outre ses qualités littéraires – demeurait, jusqu’à aujourd’hui, respecté, car la confession du narrateur était elle-même entachée de malaise ? Ce n’est pas dans le héros qu’apparaît le désir pervers [10], explique Lacan, mais dans un autre qui apparaîtra dans la seconde partie de l’ouvrage, qui lui, « accède réellement à l’objet » [11].
Est-ce à dire qu’Humbert Humbert n’accède pas à son objet tout au long de la première partie ? Plus : est-ce à dire qu’il consent à déchiffrer la jouissance qui l’empoigne, à s’en faire le lecteur ? Consent-il à la responsabilité qui lui incombe en tant que sujet, à la façon dont l’écrit Lacan « de notre position de sujet, nous sommes toujours responsables » [12] ? Qu’il consente à la jouissance torve qui insiste, cela ne fait aucun doute. Qu’il y consente librement et entièrement, de façon réfléchie, comme cela est larvé dans la définition du terme de « consentement », rien n’est moins sûr. Rappelons qu’il y a consentement lorsqu’il y a « acceptation totale et réfléchie d’une valeur reconnue comme vraie ou existante », ou « acte libre de la pensée par lequel on s’engage entièrement à accepter ou à accomplir quelque chose » [13].
Librement consentant Humbert Humbert ? Peut-on dire qu’il se vautre dans la jouissance ? Il y a, dans ses confessions, un tiraillement et une lutte, loin de la certitude affichée par certains abuseurs quant à la position de leur objet. Son corps est bien le théâtre de cette jouissance qu’il regarde d’un mauvais œil.
Qu’Humbert Humbert consente à savoir ce qui s’y trame, il y a plusieurs passages qui le laissent supposer, à commencer par le récit de la rencontre inaugurale, qui fixera le fantasme, avec une jeune fille de son âge, Annabelle, qui mourra précocement. L’image du corps d’Annabelle, minutieusement décrite, ainsi que la jouissance qui le saisit, lui font décrire le lieu d’où s’origine le lieu de son désir : « je suis convaincu, cependant, que par une fatalité magique Lolita commença en Annabelle » [14].
Et pourtant, consentir à un bout de savoir et refaire, encore et encore, le même chemin de jouissance, alors même qu’un certain savoir se dessine, n’est-ce pas le propre de la canaille qui refuserait d’en « payer le prix » [15] ?
Consentir au savoir sur la jouissance s’accompagne donc de la dimension de l’acte.

Et Dolores alors ? Rendons-lui son prénom, celui donné à sa naissance. Lo, Lolita, Lotellita, Lolitchen, Dolly, Dolorès, personnage de fiction, ne prendra jamais la parole. Ce qui est patent dans le livre, c’est son corps. Lolita, c’est un corps qui glisse, sans cesse en mouvement. Elle s’échappe mais reste captive. Entendons ainsi, dans les rires en cascades, l’épaule qui se dégage, les socquettes jetées loin, le profil tourné : le refus qui n’est pas une dérobade ; refus qui pointe ce qu’elle ne pouvait pas se formuler et dont les mouvements de son corps étaient la traduction.

[1] Nabokov V., Lolita, Paris, Folio, 1959, incipit.
[2] Le terme « lolita » est devenu une antonomase : figure qui consiste à prendre un nom commun pour un nom propre ou ou un nom propre pour un nom commun. Lolita, nom propre à l’origine, est devenu un nom commun.
[3] « Moi… Lolita », écrite par Mylène Farmer pour la chanteuse Alizée.
[4] Nabokov V., Lolita, Paris, Folio, 1959, p. 27.
[5] Ibid.
[6] Lacan J., Le Séminaire , livre VI, Le désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Éditions de La Martinière et Le Champ Freudien Éditeur, 2013, p. 537.
[7] Nabokov V., Lolita, op. cit., p. 27.
[8] Lacan J., Le Séminaire , livre VI, Le désir…, op. cit., p. 537
[9] Nabokov V., Lolita, op. cit., p. 322.
[10] Lacan J., Le Séminaire , livre VI, Le désir…, op. cit., p. 537.
[11] Lacan J., Le Séminaire , livre VI, Le désir…, op. cit., p.538.
[12] Lacan J., « La science et la vérité », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 858.
[13] Sur Internet. CNRTL https://www.cnrtl.fr/definition/consentement
[14] Nabokov V., Lolita, op. cit., p. 22.
[15] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 215-216.