Loger le silence

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Le livre L’empreinte [1] d’Alexandria Marzano-Lesnevich, a été écrit pour traiter « un attentat perpétré dans le réel » [2] : le crime du grand-père d’AML sur ses trois petites filles. Il nous intéresse car il nous enseigne comment l’écriture a permis de localiser l’indicible qui envahissait sa vie, plus particulièrement son corps, la conduisant sur une voie professionnelle en impasse. Le lecteur parcourt avec l’auteur le chemin qui va du commandement de se taire – autre nom du secret de famille – jusqu’au silence apaisé qui s’atteint par le bien dire.

Secret de famille

 Lorsque cet abus a été connu des parents, plus jamais les grands-parents n’ont eu la garde des filles mais ceux-ci n’ont pas disparu de la vie de famille. Les parents ont demandé aux enfants de taire ce qui avait eu lieu dans l’idée que ce que l’on tait n’existe pas. Evidemment il n’en est rien, se taire n’éteint pas ce qui est tu, bien au contraire.
L’écriture est venue « faire réponse » [3] à cette « chape de plomb » [4]. Il s’agit des mots pour le dire jusqu’à ce point où un autre silence s’atteint. Ce silence-là [5] est un silence apaisé, qui ne bruisse plus de tout ce qui était tu et imbibait « l’air même que l’on respire » [6].
Le silence donc, c’est un point hors d’atteinte des mots mais que les mots contiennent en leur cœur. Ce point d’indicible, c’est ce que Jacques Lacan a appelé l’objet a [7], vacuole de jouissance, substance vivante qui excède les mots. Cet objet nécessite d’être logé quelque part pour que le sujet n’en soit pas trop parasité.
C’est à cela que sert une analyse : permettre au sujet de trouver sa solution pour circonscrire cet indicible devenu trop bruyant, dans la vie de celui ou de celle qui décide de faire que ça change.

Soutien de l’idéal

L’abus a lieu de ses trois ans à ses huit ans. Alexandria M-L. va grandir avec ce secret de famille en elle, comme lorsqu’une induration vient isoler une épine qui s’est fichée quelque part dans la chair pour faire de la douleur irradiante une gêne permanente.
Il y a des symptômes qui font signe que l’épine est toujours là : une énurésie nocturne qui se poursuit alors qu’elle a pourtant treize ans, des troubles alimentaires sévères de type anorexique et de petites absences. La petite fille solitaire, amoureuse des livres, grandit, accompagnée des récits que font de leurs affaires professionnelles, ses deux parents avocats.
Plus tard, elle sera avocate elle aussi car un projet s’est inscrit très tôt : défendre les condamnés à mort. La mort : une idée qui hante Alexandria M-L. depuis l’enfance.
Voilà sa route tracée. Alexandria M-L a vingt-cinq ans lorsqu’elle est sur le point de réaliser son rêve: travailler dans un cabinet d’avocats qui se consacre à la défense des condamnés à la peine capitale.

Contingence

C’est là que la « collision » [8] inattendue a lieu et son effet d’après-coup. C’est à ce moment-là que son passé, jusque là relativement encapsulé, va commencer à s’insinuer : lorsqu’Alexandria M-L visionne la vidéo des aveux de Ricky Langley, l’assassin du jeune Jérémy, six ans. Cet homme, qui a déjà été condamné pour pédophilie, vient d’échapper à la peine capitale. A ce moment-là, contre tout attente, Alexandria M-L veut sa mort.
Ce vœu de mort a le statut d’une révélation : c’est le secret de sa vocation qui s’évente. Toute révélation touche une vérité inconsciente. Ses croyances en sont profondément bouleversées. « Le mal » [9]– la peine de mort – n’est plus simplement le kakon à combattre en-dehors d’elle, mais se trouve logé en elle, sous la forme inattendue de ce vœu de mort. Cela n’est pas sans conséquence : son projet de vouer sa vie à la défense des condamnés à mort ne tient plus. Elle abandonne le droit pour l’écriture.
Est-ce tout ?

Après-coup 

Elle sort son homosexualité « du placard » [10] et ses troubles alimentaires disparaissent.
Ce qui lui fait signe de cette « collision », arrivée par hasard, entre son histoire et celle de Ricky Langley, est l’insistance de l’oubli de nom freudien : dans les semaines qui suivent la vidéo qu’elle a visionnée, elle est incapable de se souvenir du nom de Ricky Langley. Ce trou dans sa mémoire, fait écho pour elle à d’autres trous : ces « absences » [11] qu’il lui arrive parfois de traverser.
La vie de Ricky L. et la sienne sont désormais nouées. Elle entreprend le récit de son histoire et de celle de Ricky L, l’assassin de Jérémy. Son livre L’empreinte est le fruit d’un long travail d’enquête pour « comprendre » [12] et saisir « la complexité » des vies des deux criminels, Ricky L. et son grand-père.

Le faire trou de l’écriture

Son livre mêle les deux récits, mais pas seulement . Ce que déplie son écriture c’est la multiplicité, la « varité » [13] des histoires. A la place de La Vérité qui n’existe pas, là où était « le fait d’un corps », Alexandria M-L tend une multiplicité de récits.
L’écriture d’Alexandria M-L en faisant surgir cette pluralité de sens, circonscrit un point qu’aucun récit ne peut atteindre. Il y a un impossible à dire, quelque chose qui ne cesse pas de résister à l’écriture, un silence au cœur de la multiplicité des récits.
Au terme de ce procès d’écriture, ce patient tissage des récits, a permis d’irréaliser les crimes, sans déshumaniser les criminels [14]. Le réel de « la blessure » [15] a trouvé son lieu : le livre. « Il n’existe pas d’histoire simple. Il n’existe pas d’histoire achevée. » [16] Celle d’Alexandria M-L peut se poursuivre. « Nous portons en nous ce qui nous fait. » [17]

[1] Marzano-Lesnevich A., L’empreinte, , Sonatine Editions, Paris, 2019.
[2] Dhéret J., « De qui suis-je l’instrument ? », boussole clinique du 21 juillet 2020, disponible sur le blog des J50.
[3] Entretien radiophonique d’Augustin Trapenar sur France Inter, 11 janvier ; disponible sur internet.
[4] Ibid.
[5] Cf. Miller J.-A., «  Silet », Cours de l’orientation lacanienne du 23 novembre 1994, inédit, disponible sur internet.
[6] Marzano-Lesnevich A., L’empreinte, op.cit.
[7] Cf. Lacan J., Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1973.
[8] Marzano-Lesnevich A., L’empreinte, op.cit.
[9] Ibid.
[10] Ibid.
[11] Ibid.
[12] Ibid.
[13] Lacan J. Le séminaire, livre XXIV : « L’insu que sait de l’une bévue s’aile à mourre », leçon du 19 avril 1977, inédit.
[14] Cf. Lacan J., « Introduction théorique aux fonctions de la psychanalyse en criminologie », Écrits, Paris, Seuil, 1966.
[15] Marzano-Lesnevich A., L’empreinte, op.cit.
[16] Ibid.
[17] Ibid.