L’homme aux rats – Un moment charnière dans sa vie et dans sa cure

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Une rencontre et sa (ça) cause

Alors qu’il reçoit pour la première fois un jeune homme de vingt-neuf ans, qui « dit souffrir d’obsession », le professeur Freud s’étonne auprès de lui « sur les raisons qui l’amènent à mettre au premier plan des données relatives à sa vie sexuelle » [1]. Le futur « homme aux rats » lui dit qu’en feuilletant l’un des livres de Freud, il y a trouvé « l’explication d’enchaînement de mots bizarres » qui lui rappellent ses « élucubrations » [2]. C’est cela qui a décidé de sa venue. Notons deux choses : d’abord cette connexion entre vie sexuelle et mots bizarres, indication de la charge libidinale extrême qui a contaminé la pensée qui a pris la forme d’idées obsédantes, dont on peut dire qu’elles sont « sa vie sexuelle », et qui se condenseront au fil de sa cure sur le signifiant « rat », représentant son être de jouissance. Et en second lieu, nous sommes frappés par la finesse clinique de Freud qui lui interprète par sa question la dimension de monstration qui infiltre son discours. Cette première rencontre se clôt sur une remarque du jeune homme qui, après que Freud lui ait indiqué ses conditions, lui dit « qu’il lui faut en parler à sa mère » [3]. Ce « détail » va résonner dans la première séance, le lendemain.

Une première séance

Commencée par l’évocation d’un ami de sa jeunesse qui s’était introduit dans sa famille en le flattant, alors qu’il ne visait qu’à s’approcher de l’une de ses sœurs, la séance se poursuit par l’évocation des attentats sexuels sur le corps de ses gouvernantes alors qu’il est tout jeune enfant, s’introduisant sous leurs jupes. Le récit – qui se poursuit sans refoulement ni culpabilité apparente – souligne le consentement de ces jeunes femmes. Mais une rupture semble s’opérer dans l’économie de cette jouissance sans entraves et se marque ainsi dans son discours : « Dès l’âge de six ans, j’ai souffert d’érections et je sais qu’un jour je suis allé trouver ma mère pour m’en plaindre » [4]. Ce moment charnière est repéré comme tel par Freud et par le patient lui-même : « j’eus aussi, à cette époque, […] l’idée morbide que mes parents connaissaient mes pensées, et, pour l’expliquer, je me figurais que j’avais exprimé mes pensées sans m’entendre parler moi-même. Je vois là le début de ma maladie » [5]. Il précise alors le contenu de ces pensées – « voir les jeunes filles nues » – et l’immédiate mesure de défense qui surgit « un sentiment d’inquiétante étrangeté, comme s’il devait arriver quelque chose si je pensais cela et comme si je devais tout faire pour l’empêcher » [6]. Et comme exemple de telles pensées lui vient : « la crainte que son père ne meure » [7].

Comme l’indique Freud, « c’est en même temps et le noyau et le modèle de sa névrose ultérieure, un organisme élémentaire » [8]. De fait, il s’agit d’un organisme déjà hautement structuré, où se trouvent réunis de façon condensée mais extrêmement logique des éléments apparemment séparés. À l’exhibition verbale auprès de sa mère d’une jouissance érectile non signifiable, vient répondre la « destruction […] verbale […] de l’Autre » [9], ici le père. Le vœu de mort du père est devenu la signification qui se présente comme solution signifiante résolutive d’un désir non admissible et localise la faute sur cette pensée. Mais quel est donc ce désir ? Celui de voir les « jeunes filles nues » comme au temps précédent de sa petite enfance ? Ou plutôt désir actuel, toujours actuel, de faire enregistrer sur le compte de l’Autre la jouissance unheimlich nouée à ces scènes infantiles et ici, la faire autoriser par la mère ? Dans ce procès, la nudité des jeunes filles, comme appât imaginaire pour son désir, vient en quelque sorte « habiller » la Spaltung, la division qui l’a frappé lors de sa découverte de l’organe féminin, en regard de la jouissance indicible qui a mordu son corps à l’endroit de son propre organe.

Le signifiant mis à nu par sa jouissance célibataire, même

Un signifiant va recueillir et condenser l’impasse symptomatique où se déploie la grande névrose obsessionnelle, le signifiant « Ratte » (rat) présent déjà dans les occurrences des récits où le patient énonce « qu’il avait craint que ses parents ne devinent ses pensées » (Eltern erraten seine Gedanken) [10]. Qu’est-ce qui est donc à craindre dans ces pensées ? Sans nul doute, que les parents n’y entendent la charge libidinale qu’elles contiennent et qui les visent. Mais dans le même temps, cette crainte est le médium par lequel le sujet se défausse de cette charge de jouissance sur ses parents. Mouvement qui se retrouve mis en acte dans la scène d’exhibition phallique devant le père mort, ainsi condensée par Lacan : « après avoir obtenu de lui-même sa propre érection devant la glace, il va ouvrir la porte sur son palier au fantôme imaginé de son père mort, pour présenter, devant les yeux de ce spectre, l’état actuel de son membre » [11].
Ainsi, face à cette difficulté d’obtenir un étalonnage phallique de son désir et de sa jouissance, à savoir un effet de castration qui les disjoigne et les noue, l’on voit cette disjonction et ce nouage impossibles – comme à l’époque de la plainte à la mère – contaminer l’ensemble de la pensée dans des doutes et des obsessions qui les imaginarisent. Le génie de Freud fut de saisir qu’un signifiant était venu pour ce sujet faire fonction d’unité de valeur à fois symbolique, imaginaire et pour le réel de sa jouissance : « il s’était constitué un véritable étalon monétaire en rats » [12]. Et c’est à suivre ce fil motérialiste [13] que fut résolu la grande obsession aux rats.

Comment ne pas penser que Lacan avait le cas de l’Homme aux rats en tête, autant que celui du petit Hans, quand il énonce, à propos de ce dernier : « C’est un fait – l’inconscient, c’est Freud qui l’a inventé. L’inconscient est une invention au sens où c’est une découverte, qui est liée à la rencontre que font avec leur propre érection certains êtres » [14].

[1] Freud S., « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle », Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1972, p. 201.
[2] Ibid.
[3] Freud S., L’Homme aux rats. Journal d’une analyse, Paris, PUF, 1974, p. 33.
[4] Ibid., p. 39.
[5] Freud S., « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle », op. cit., p. 203.
[6] Ibid., p. 204.
[7] Ibid.
[8] Ibid.
[9] Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 470.
[10] Freud S., « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle », op. cit., p. 214.
[11] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 112.
[12] Freud S., « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle », op. cit., p. 238.
[13] Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme », La Cause du désir, n°95, avril 2017, p. 13.
[14] Ibid.