L’être par la lettre

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C’est vers l’âge de quatre ou cinq ans, que la petite fille pose, pour la première fois, son pied sur une patinoire à glace. Quelle découverte, lors d’une sortie de classe, accompagnée de sa maîtresse, et de sa mère, présente comme encadrante !

Ce que nous raconte alors Sarah Abitbol dès le début de son livre [1], c’est le modelé qu’endosse, à ce moment, instantanément, ce partenaire « mémorable » [2] auquel elle a consenti de toujours, partenaire qui a recueilli l’indubitable « Bejahung » [3] de l’enfant qu’elle fut. [4] « Ma mère […] me raconte toujours que je suis entrée d’un trait sur la glace, et que je me suis mise immédiatement à “faire l’andouille” au milieu de la piste, tandis que la plupart des enfants s’accrochaient à la barrière en titubant. Une révélation. » [5]

S’ensuivra une grande carrière sportive. D’affilée, dix fois championne de France de patinage artistique en couple, vice-championne d’Europe et médaillée de bronze aux championnats du monde, et aujourd’hui chorégraphe et entraîneur. Que de réussites, de moments de joie et de satisfaction devant un public enthousiaste, sur les podiums mondiaux et olympiques,  mais aussi d’entraînement intense mené avec une discipline de fer toujours avec le même engouement.

Depuis l’enfance, ce sera un sans-couture entre la vitalité, le jeu, l’énergie, qui magnifiera le corps de la jeune femme dans les figures acrobatiques et les triples sauts, dont ce fameux triple axel lancé que, pendant longtemps, la patineuse sera seule à pouvoir exécuter.

Sarah a vingt-sept ans, nous sommes en 2002, quand avec son partenaire elle répète le programme pour les jeux olympiques de Salt Lake City. Après un saut, une douleur se fait sentir derrière la cheville, au talon d’Achille. Le médecin de l’équipe, qui n’est pas spécialisé dans le sport, veut la soigner par mésothérapie, ce qu’il fait par l’injection de corticoïdes – déconseillés en cette occasion – en une douzaine d’endroits. La blessure empire et s’ensuit une rupture du tendon après la reprise de l’entraînement. Le rapatriement d’urgence s’impose, ce sera à l’hôpital de la Salpêtrière où une équipe compétente la soignera. Après un séjour de quelques jours, suit une période de convalescence pendant laquelle apparaît un symptôme, la peur de sortir de chez elle. Puis la peur de dormir hors de chez elle, dans un endroit qu’elle ne connaît pas. Une « boule de tristesse » [6] s’installe. Pourtant Sarah se rétablit et six mois après, avec son partenaire, ils redeviennent champions de France, et quelques mois plus tard vice-champions d’Europe.

Mais « Pendant que je patine, une émotion particulière m’envahit. Quand nous saluons, je suis au bord des larmes… J’ai cette impression étrange que c’est la fin de ma carrière, que tout va s’effondrer derrière. » [7]

Ce sont ensuite des flashes de son enfance, anodins, qui lui reviennent et l’empêchent de se concentrer durant son entraînement. La peur de sortir dans des lieux inconnus s’est muée en pétrification. Des idées de suicide apparaissent. Sarah consulte un psychologue, pleure continûment en séance. Elle attribue son mal-être à sa récente séparation d’avec celui qui fut son premier amour. L’idée d’une hospitalisation plane.

Un soir, serrés sous la couette avec son nouveau compagnon, ce dernier l’ébranle par cette phrase « Sarah, il s’est passé quelque chose de grave dans ton enfance, je le sens. Je peux tout entendre. Dis-moi. » [8]

L’attentat au rapport

Jacques Lacan, pour tout sujet, a posé un rapport : « Le rapport innommé, parce qu’innommable, parce que indicible, […] avec le signifiant pur du désir » [9] et dont le symbole est Φ.

« P T S C » [10] : à l’âge de quinze ans, ce fut là l’invention de la jeune fille, lorsque, à son corps défendant, elle subit les assauts de l’homme qui, à ce moment-là, est son entraîneur sportif. Ces rapports imposés dureront deux ans, jusqu’à la décision de la jeune fille de patiner et de préparer les compétitions en couple.

Ces lettres, qu’elle trace alors au verso de ses agendas, dans son cahier à spirale, seront, dans les moments qui suivent l’intrusion, et où elle revient à elle-même, le seul acte possible. Ainsi « transporte [-t-elle] du symbolique au réel » [11], chiffrant du même pas ces moments de désubjectivation : « Je l’avais donc mis par écrit, de façon cachée et codée. Comme une protestation aussi dérisoire que vitale. » [12]

Marques de l’effacement, dans l’imaginaire, des parties de son corps aliéné en objet de jouissance sexuelle, de ces zones corporelles meurtries, ces lettres se situent à l’extérieur du sens, préservant la place du sujet. C’est la honte qui, après la rupture de l’amnésie, sera alors comme la doublure de la jeune femme jusqu’à l’écriture de ce livre et sa récente publication.

[1] Abitbol S., Un si long silence, Paris, Plon, 2020.
[2] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 253 : « C’est seulement dans la perspective d’un commencement absolu, qui marque l’origination de la chaîne signifiante comme un ordre distinct, et qui isole dans leur dimension propre le mémorable et le mémorisé ».
[3] Lacan J., « Réponse au commentaire de Jean Hyppolite sur la “Verneinung” de Freud », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 387.
[4] Cf. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. La question de Madrid », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 20 mars 1991, inédit : « en introduisant grand phi, Lacan a essayé d’écrire le signifiant de l’Urverdrängt comme signifiant de la jouissance, c’est-à-dire de ce qui est vivant de l’être du sujet dans le refoulement originaire ».
[5] Abitbol S., Un si long silence, op. cit., p. 29.
[6] Ibid., p. 112.
[7] Ibid., p. 114.
[8] Ibid., p. 123.
[9] Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, Le transfert, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 292.
[10] Abitbol S., Un si long silence, op. cit., p. 13 : « P pour “peloter”, T pour “touchée”, S pour “sucée”, C pour “Coucher” ».
[11] Miller J.-A., « Incidences de l’acte sur la fonction symptôme et la fin de la cure, ∑ (x) », ACTES de ECF, n°12, mai 1987, p. 39.
[12] Abitbol S., Un si long silence, op. cit., p. 13.