L’éternel viol de Lucrèce

image_pdfTélécharger cet articleimage_printImprimer cet article

Malgré la correction apportée par l’historien Joël Schmidt selon laquelle il était bon de faire croire au peuple que la première magistrature de la République avait été occupée par un homme intègre qui bénéficiait de l’appui populaire et qui de surcroît était l’époux de celle qui allait devenir le symbole de la femme chaste et vertueuse que toutes les matrones romaines devaient prendre pour modèle, l’instauration de la République de Rome se fonde bel et bien sur le récit fondateur du viol de Lucrèce [1].

Tite-Live raconte que sous le règne de Tarquin le Superbe, en 509 avant Jésus-Christ, le siège d’Ardée, une ville voisine de Rome, s’éternise. Les officiers de l’armée, dont Sextus le fils du roi, ne combattent pas, s’ennuient et évoquent leur femme restée dans leur foyer qu’ils imaginent prendre du bon temps sans eux. Ils décident de rentrer par surprise à Rome et découvrent que leurs soupçons n’étaient pas infondés. Toutes des perdues, toutes prenant part à des banquets, toutes sauf une : Lucrèce ! Lucrèce, fille du préfet de Rome et épouse de Tarquin Collatin (membre de la famille du roi) tient son rang et tricote. Jaloux de son parent et attiré par sa beauté, le prince étrusque Sextus Tarquin revient le lendemain et cherche à la séduire. Devant son refus, il la menace de la tuer puis de déposer à ses côtés un esclave préalablement égorgé afin d’accréditer la thèse d’adultère. Lucrèce cède mais ne se tait pas. Le lendemain elle confiera le viol à son père et à son mari et fera jurer qu’elle sera vengée. Puis dans un geste préméditée, elle sort un poignard caché sous sa robe et se tue. Lucius Brutus dépose le corps de Lucrèce au milieu du Forum et demande au peuple de se soulever contre la dynastie honnie. Un nouveau régime se constitue et le général romain Tarquin Collatinus, veuf de Lucrèce, et Brutus, ami de la famille et d’origine plébéienne seront les premiers consuls. Ainsi, ce n’est pas seulement le viol de Lucrèce qui fonde le nouveau régime sinon aussi son suicide. L’un ne va pas sans l’autre.

Jonathan Unglaub, auteur du chapitre « La femme en péril » du livre Titien – Tintoret – Véronèse ; Rivalités à Venise [2] où le récit de Lucrèce est abordé, n’a pas cru indispensable d’inclure un tableau du moment du suicide et a choisi pour illustrer le chapitre en question des tableaux qui racontent exclusivement la scène du viol. Il reproduit ainsi deux Titien, un Tintoret, tous titrés Tarquin et Lucrèce qui représentent l’homme armé (et habillé), Tarquin, sur le point de se jeter sur la femme outragée (et nue) Lucrèce. Il va même nous proposer une œuvre de Jacopo Negretti toujours représentant « le premier moment du drame » et néglige le magnifique et délicat Véronèse qui montre le lendemain du viol, dans le « deuxième moment du drame » où c’est elle qui est cette fois-ci armée (et habillée). Si pour fonder la République romaine le suicide de Lucrèce est indispensable, c’est son viol qui semble être le moment préféré pour la représentation picturale.

Pourquoi ?
Unglaub considère que les peintures mythologiques réalisées par Titien pour répondre à des commandes « ajoutaient l’éthique de la gravité de la tragédie à l’érotique » et « bien que la figure ravissante d’une déesse ou d’une héroïne demeure au centre il (Titien) en oriente le pouvoir de séduction afin d’assurer l’empathie du spectateur pour le destin de cette femme » et « celui qui contemple le tableau n’échappe pas aux étoffes et aux accents clairs et luisants de la chair de Lucrèce » et il se demande « si nous ne devenons pas complices de cet acte criminel » [3]. Il s’approche de la préférence du spectateur pour la volupté que le corps de Lucrèce suscite, mais il finit toujours par l’innocenter. Plus réaliste est Rona Goffen qu’Unglaub convoqué par une modeste mais décisive note en bas de page, lorsqu’elle nous apprend que « l’inévitable attirance du spectateur pour le corps nu étalé (c’est à Philippe II, commanditaire du tableau, qu’elle fait référence) se transmue et la passion devient compassion en un acte de catharsis » ; « on frissonne à la pensée du crime imminent, on compatit avec le malheur de Lucrèce, on condamne la dépravation de Tarquin. Et par là on se croit absous ».
Effectivement grâce à la compassion du destin de Lucrèce, on se croirait absous.

De quoi ?
Du regard !
Mais il n’y a aucune absolution possible de la jouissance du spectateur. Comme il n’y a aucune absolution possible pour Lucrèce. Malgré les intentions d’adoucir son désespoir, son père et son mari lui disent que le corps n’est pas coupable quand le cœur est innocent. Rien n’y fait. Et le serment de Brutus ne fera rien non plus. Pour elle une fois son honneur perdu, aucun semblant ne tiendra et la vie n’a plus de sens.

Dans le Séminaire XVIII, Lacan nous apprend beaucoup du semblant côté homme et côté femme. Il nous apprend que « si pour l’homme la femme est en position de ponctuer l’équivalence de la jouissance et du semblant » [4], (Tarquin et son crime en est l’exemple) « en revanche, nul autre que la femme, car c’est en cela qu’elle est l’Autre, ne sait mieux ce qui de la jouissance et du semblant est disjonctif » et « pour la femme un rapport sexuel ne se soutient (pas), ne s’assied (pas) que de cette composition entre jouissance et semblant qui s’appelle la castration » [5].

Douloureuse et injuste destinée de cette femme : comment continuer à vivre après un tel opprobre ? Comment supporter le regard de romains, même s’ils la considèrent comme une héroïne ?
Impossible.
Et malgré son geste pour enfin disparaître de la vue de tous et pour toujours, c’est par la voie du tableau – qui soi-disant la célèbre et la glorifie – que son corps devient encore et encore objet du regard, de convoitise et de plaisir.

[1] Cf. l’article consacré à Lucrèce dans sa page Wikipédia (https://fr.wikipedia.org/wiki/Lucrèce)
[2] Unglaub J., « La femme en péril »,in Frizot M. (s/dir.), Titien – Tintoret – Véronèse ; Rivalités à Venise, Paris, Hazan, 2009.
[3] Unglaub J., « La femme en péril »,op. cit., p. 322 & sq.
[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 35.
[5] Ibid., p. 166.