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L’eau du langage

Par Guillaume Libert

« Le fait qu’un enfant dise peut-êtrepas encore, avant qu’il soit capable de vraiment construire une phrase, prouve qu’il y a en lui […] une passoire qui se traverse, par où l’eau du langage se trouve laisser quelque chose au passage, quelques détritus avec lesquels il va jouer, avec lesquels il faudra bien qu’il se débrouille. […] auxquels, sur le tard, parce qu’il est prématuré, s’ajouteront les problèmes de ce qui va l’effrayer. Grâce à quoi il va faire la coalescence, pour ainsi dire, de cette réalité sexuelle et du langage. » [1]

Pour illustrer cette réalité sexuelle qui effraie l’enfant, Lacan prend dans cette conférence l’exemple des premières érections du petit Hans. « La jouissance qui est résultée de ce Wiwimacher » [2] fait effraction, trauma. Ce corps qui « se jouit » [3] s’éprouve alors comme hétéros par le sujet du signifiant. De cette réalité pulsionnelle à laquelle il ne comprend rien naîtra son symptôme, la phobie d’être mordu par un cheval.

Cette jouissance est liée au désir d’un Autre parental qui parle l’enfant dès avant sa naissance, « l’eau du langage » véhiculant ce désir. « La façon dont lui a été instillé un mode de parler ne peut que porter la marque du mode sous lequel les parents l’ont accepté. » [4]. Ces signifiants qui frappent le corps du très jeune enfant y laissent une trace de jouissance indélébile. Si le langage est porteur de sens par l’articulation des signifiants, il est ici question de débris de langage car ces premiers signifiants qui font événement de corps sont initialement isolés, asémantiques. Lacan nomme lalangue cet essaim de S1 [5] en référence à la lallation, à un babil du nourrisson source d’une satisfaction qui précède le sens.

La jouissance éprouvée dans le corps n’est pas sans objet, en l’occurrence sa mère dans le cas du petit Hans. Les signifiants qui représentent la pulsion et articulent le désir sexuel en viendront à être refoulés face à l’angoisse de castration. La réalité sexuelle passe ainsi dans les dessous, faisant dire à Lacan : « La réalité de l’inconscient, c’est − vérité insoutenable − la réalité sexuelle. » [6] Et cette réalité sexuelle « est spécifiée dans l’homme de ceci, qu’il n’y a pas, entre l’homme mâle et femelle, aucun rapport instinctuel.» [7] Pas de rapport sexuel qui puisse s’écrire, mais une réalité sexuelle faite de signifiants qui agitent la substance jouissante du corps.

Malgré la censure, la satisfaction libidinale doit pourtant trouver une voie. « C’est ainsi qu’apparaît le symptôme, comme rejeton plusieurs fois déformé de l’accomplissement de souhait libidinal inconscient. » [8] Comme dans le cas de la phobie d’être mordu par un cheval qui surgit aux cinq ans d’Hans, c’est avec son symptôme que l’enfant découvre son inconscient.

Cette phobie a été interprétée par Freud en termes œdipiens, déployant les multiples significations inconscientes condensées par les signifiants cheval et morsure.

Reprenons quelques éléments du cas. Préalablement à l’éclosion de la phobie, Hans avait entendu un homme dire à son enfant : « Ne donne pas ton doigt au cheval sans ça il te mordra. » [9] Un doigt porteur de désir envers une mère à laquelle il avait demandé : « Pourquoi n’y mets-tu pas le doigt ? » [10] à propos de son fait-pipi.

L’angoisse de castration et le refoulement, survenant suite à la découverte de l’absence de pénis de sa mère qui confirme une différence des sexes qui le préoccupe depuis longtemps, s’appuient sur une menace proférée quinze mois plus tôt, mais restée jusqu’alors sans effet. Tandis qu’Hans se touchait le sexe, sa mère lui avait dit : « Si tu fais ça, je ferai venir le Dr A… qui te coupera ton fait-pipi. » [11]

Nous vérifions dans ce cas que le symptôme est une formation de compromis, « indice et substitut d’une satisfaction pulsionnelle qui n’a pas eu lieu.» [12] Si elle vient limiter la jouissance, cette phobie des chevaux qui cloue Hans à la maison lui permet en effet de rester auprès de sa mère.

Soulignant déjà que « l’enfant traite les mots de façon bien plus concrète que ne le fait l’adulte » [13], Freud avait relevé une équivoque que Lacan élèvera au rang de paradigme. [14] Alors qu’Hans jouait au cheval avec ses camarades, il dit avoir entendu « wegen dem Pferd ! » (à cause du cheval) quand les enfants criaient « Wägen dem Pferd ! » (voitures à cheval). [15] La métonymie basée sur une homophonie entre Wägen et wegen vient donner du sens à l’énigme du sexuel qui le taraude et fournir un objet à son angoisse. Le cheval est alors « élevé au rôle d’emblème de la terreur. »[16] Réel, Symbolique et Imaginaire trouvent ici à se nouer.

Mais que le signifiant cheval supporte les désirs inconscients n’est pas un hasard. Avant l’éclosion de sa phobie, « les chevaux étaient, de tous les grands animaux, ceux qui intéressaient le plus Hans ; jouer au cheval était son jeu préféré avec ses petits camarades » [17] et son père avait le premier servi de cheval à Hans. Il y eut également la contingence de la rencontre avec le cheval qui tombe en faisant du charivari avec ses pieds. L’effraction du sexuel, cette jouissance énigmatique autant qu’angoissante ressentie dans son organe, Hans ne pense qu’à « l’incarner dans des objets tout ce qu’il y a de plus externes, à savoir dans ce cheval qui piaffe, qui rue, qui se renverse, qui tombe par terre. » [18]

La défaillance du symbolique à dire la jouissance sexuelle engendre un « lapsus du nœud » [19] borroméen au joint du réel et du symbolique. Le symptôme vient alors comme quatrième rond de ficelle faire suppléance et permettre le nouage. Comme l’illustre le cas du petit Hans, ce symptôme se fonde sur des débris de langage qui ont fixé la jouissance. Le caractère matériel, concret d’une lalangue se rapportant au réel de la rencontre avec la réalité sexuelle [20] se fera support d’un langage qui charrie le sens au principe de l’inconscient transférentiel. C’est ainsi dans ce « motérialisme que réside la prise de l’inconscient. »[21] Avec sa face de sens et sa face de jouissance, le symptôme indexe cette coalescence, cette réunion du réel et du symbolique. Et tandis que Freud cherchait à atteindre le symptôme d’Hans par la venue à la conscience des désirs inconscients refoulés, Lacan fait tourner cette conférence autour de l’irréductibilité de la jouissance de lalangue, autour de ce que l’on peut qualifier d’attentat sexuel de structure.

Il s’agit donc d’opérer un rebroussement de cette coalescence par le biais de l’équivoque, « qui comporte l’abolition du sens » [22], pour toucher à la matière sonore du signifiant en tant qu’« appareil de jouissance » [23] et réduire le symptôme à un sinthome de l’ordre d’une lettre [24] faisant littoral entre savoir et jouissance. [25] Faire équivoquer le langage vise ainsi à soutenir un effort de nomination continu – comme signification hors-sens (Bedeutung) [26] – de ce qui a fait trauma sexuel, façon de serrer toujours plus près le point de jouissance propre à la langue du sujet jusqu’à permettre un nouvel usage du symptôme.

[1] Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme », La Cause du désir, n°95, avril 2017, p. 14.
[2] Lacan J., Ibid.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 26.

[4] Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme », Op. cit., p. 12.

[5] Cf. Lacan J., Le séminaire, livre XX, Encore, Op. cit., p. 130.

[6] Lacan J, Le séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 138.

[7] Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme », Op. cit., p. 15.

[8] Freud S., Leçons d’introduction à la psychanalyse, Paris, PUF, 2éme éd., 2013, p. 373.

[9] Freud S., « Le petit Hans », Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 16éme éd., 1990, p. 178.

[10] Freud S., Ibid., p. 103.

[11] Freud S., Ibid., p. 95.

[12] Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, Paris, Quadrige/ PUF, 6éme éd., 2005, p. 7.

[13] Freud S., « Le petit Hans », Cinq psychanalyses, Op. cit., p. 133.

[14] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, Paris, Seuil, 1994, p. 317.

[15] Cf. Freud S., « Le petit Hans », Cinq psychanalyses, Op. cit., p. 133.

[16] Freud S., « Le petit Hans », Cinq psychanalyses, Op. cit., p. 192.

[17] Freud S., « Le petit Hans », Cinq psychanalyses, Op. cit., p. 183.

[18] Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme », Op. cit., p. 13.

[19] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 97.

[20] Cf. Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme », Op. cit., p. 15.

[21] Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme », Op. cit., p. 13.

[22] Cf. Lacan J., « La troisième », La Cause Freudienne, n°79, octobre 2011, p. 29.

[23] Miller J.-A., « Les six paradigmes de la jouissance », La Cause Freudienne, n°43, octobre 1999, p. 15.

[24] Cf. Miller J.-A., « Pièces détachées », L’orientation lacanienne, cours du 02 janvier 2005, inédit.

[25] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, Paris, Seuil, 2007, p. 117.

[26] Cf. Laurent E., « L’impossible nomination, ses semblants, son sinthome », La Cause Freudienne, n° 77, février 2011, p. 73.