Le premier désir…

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Douleur et Gloire de Pedro Almodovar est un film qui nous a permis de nous réunir en cartel pour travailler sur le thème « Attentat sexuel ». [1] Les questions qui guident nos lectures portent sur ce qui cause le désir et sur ce qui marque le corps « d’un trop d’excitation sexuelle insensé qui exile le sujet dans une sexualité toujours symptomatique. » [2]

Dans ce film, Salvador Mallo, un réalisateur qui souffre depuis fort longtemps de terribles douleurs physiques, se présente à nous spectateurs, dans l’impasse, non seulement à cause des douleurs physiques mais surtout, à cause de son manque de désir. Après une carrière de cinéaste brillante et prolifique, il est rattrapé par son passé qui revient sous forme de flashbacks et de mises en abyme d’une beauté lumineuse.

 S1 = Le sauveur

Soulignons que Salvador, est un prénom qui veut dire « sauveur » en espagnol.
Pour Lacan, le signifiant conditionne la constitution du sujet. Almodovar illustre ceci de manière exemplaire. Il nous montre deux rencontres amoureuses dans la vie de Salvador. La première, à ses 9 ans avec Eduardo, un maçon analphabète qu’il doit sauver de l’ignorance en lui apprenant à lire et à écrire. Salvador fait cela en parfait accord avec le désir de l’Autre maternel.
La deuxième rencontre amoureuse a lieu dans sa vie de jeune adulte, avec son seul amour, Federico, un homme qu’il devait sauver de l’addiction à l’héroïne.
Assigné au S1 « Salvador », il espérait sauver les actrices de cinéma d’éventuelles catastrophes, lorsqu’étant enfant, il regardait des films.

Le premier éprouvé

Almodovar nous montre la complexité de l’être parlant quant à son désir et sa jouissance. Le désir est absent, dans la vie de Salvador adulte, il n’investit plus aucun objet, nous pouvons aussi dire que rien ne lui manque. Dans la dernière partie du film, nous assistons à une scène-souvenir sublime où, à ses 9 ans, Salvador est saisi dans son corps d’un trop d’excitation sexuelle, qu’il ne comprend pas, lorsqu’il voit Eduardo en train de se laver, nu. Il éprouve un trop d’excitation qui le brûle et qui le fait s’évanouir. Juste avant cet évanouissement, Salvador, assis sous le soleil, un livre à la main, se faisait dessiner par le maçon, il se faisait objet de son regard dans un jeu d’échanges de regards qui cachait un érotisme insu depuis qu’ils s’étaient aperçus pour la première fois. Aucun mot n’est prononcé et pourtant la satisfaction éprouvée est éloquente.
Qu’arrive-t-il à Salvador lorsqu’il s’évanouit ?

Le fantasme

La psychanalyse nous apprend que le désir est foncièrement une question et que le fantasme est sa réponse. Le sujet ne sait pas ce qu’il désire, c’est pourquoi nous pouvons dire que le sujet est divisé. Lacan, dans un effort d’aller au-delà de l’Œdipe, utilise l’écriture du fantasme ($◊a) en nous signalant qu’il s’agit de la conjonction de deux dimensions, d’un côté la dimension signifiante, avec le sujet barré et d’un autre côté, la dimension imaginaire avec le petit a.
« Le sujet barré, c’est aussi une façon d’écrire le je suis battu par le père », nous dit Jacques-Alain Miller dans son cours « Du symptôme au fantasme et retour » : « C’est en cela que le fantasme cache la division du sujet et du désir, c’est-à-dire cache au sujet qu’il ne sait pas ce qu’il désire. » [3]
Une analyse permet de savoir ce qu’il en est de son propre fantasme parce qu’elle permet le mouvement qui va du non-savoir ce qui cause le désir au savoir sur ce qui le cause. Quant à la jouissance, il s’agit d’une autre histoire « elle est l’objet d’une fixation » [4], nous éclaire Jacques-Alain Miller. Si dans la trajectoire d’une analyse, le désir peut devenir savoir, la jouissance, elle, reste « rebelle au savoir. » [5]

Ainsi, si nous imaginons un dialogue avec Almodovar, nous lui proposerions que, selon nous, ce qui arrive à Salvador à ses 9 ans, c’est-à-dire son évanouissement, ce n’est pas tant un désir, que l’irruption d’une jouissance éprouvée. La jouissance est traumatique à cet instant-là, non pas du fait qu’elle aurait été éprouvée par l’abus de l’autre, mais parce qu’elle est inopinée et, surtout, parce qu’elle est source d’un trop de satisfaction.

[1] Le cartel est en cours.
[2] Zuliani É., Argument partie 2, publié sur le ce blog : http://www.attentatsexuel.com/les-quatre-arguments/

[3] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Du symptôme au fantasme et retour », enseignement prononcé dans le cadre du Département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon 15 décembre 1982, inédit.

[4] Miller J.-A., « Progrès en psychanalyse assez lents », La Cause Freudienne, N° 78, 2011, p. 205.

[5] Ibid., p. 179.