Le non-rapport selon Freud

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« Il n’y a pas de rapport sexuel » avance Lacan pour la première fois dans le Séminaire XVI [1], Cette proposition est au fondement de la psychanalyse lacanienne et prend acte du fait « qu’il n’y a pas de bon rapport du sujet avec la sexualité » [2] et qu’on ne peut écrire la formule de la jouissance sexuelle ; celle-ci est de l’ordre du réel et fait trou dans l’ordre symbolique.
Lacan n’a pas toujours eu une position aussi claire. Jacques-Alain Miller le souligne dans un de ses premiers cours : « Le Tu es ma femme est une sorte de formule symbolique du rapport sexuel. C’est tout à fait différent que de situer ça comme le bouche-trou de l’absence de rapport sexuel. » [3]
Ce que dit Lacan à cette période de son enseignement, l’époque du Séminaire III, est que le symbolique rend possible le rapport sexuel entre un homme et une femme, c’est-à-dire qu’il rend possible la rencontre de leurs jouissances. C’est aussi l’époque, celle de « Fonction et champ de la parole et du langage » où le symptôme est un système de hiéroglyphes entièrement déchiffrable et guérissable. Sans doute le Lacan des débuts peut-il nous sembler plein d’espoir. Ce serait cependant oublier qu’il souligne aussi très vite la fonction des pulsions comme « répondant à ce concept d’une fonction rebelle, rétive au déchiffrage, qui résiste et qui reste. » [4]
Néanmoins sur ce dernier versant, Freud avait à la fin de son enseignement, une position peut-être plus tranchée que celle du Lacan des débuts.
Ainsi, par rapport au symptôme, il avait déjà dans les deux conférences XVII et XXIII [5] dissocié le sens du symptôme [6] de sa composante de jouissance pour ensuite isoler, dans son texte de 1937 les restes symptomatiques [7], c’est-à-dire ce qui, du symptôme est irréductible au symbolique.
Concernant le non-rapport sexuel, dans cette logique, Freud fut aussi plutôt pénétrant. En 1977 Lacan soulignera explicitement chez Freud les prémisses de ce réel. « La (sexualité) dit-il, est anormale au sens que j’ai défini : il n’y a pas de rapport sexuel. Freud, c’est-à-dire un cas, a eu le mérite de s’apercevoir que la névrose n’était pas structurellement obsessionnelle, qu’elle était hystérique dans son fond, c’est-à-dire liée au fait qu’il n’y a pas de rapport sexuel, qu’il y a des personnes que ça dégoûte, ce qui quand même est un signe, signe positif, que ça les fait vomir. » [8]
Dora et le dégoût qui la saisit lorsqu’elle est « coincée » à l’âge de quatorze ans par Monsieur K. dans son magasin, là encore nous ouvre la voie. Freud repère d’emblée l’importance de ce dégoût dans une situation qui aurait dû plutôt « provoquer » dit-il, « une sensation nette d’excitation sexuelle ».
Le dégoût est présenté par Freud comme une défense, en l’occurrence contre la tentative de séduction et le baiser de Monsieur K. dans le magasin et plus tard au bord du lac : pour lui, cela signe la névrose hystérique dont l’origine et le secret sont à trouver dans un « effroi sexuel pré-sexuel » [9].
Pour Lacan nous savons que le refoulement concerne le désir tandis que la défense concerne la jouissance. Dora se défend donc d’une jouissance dont elle éprouve l’appel et le dégoût vient à la place de la satisfaction sexuelle. C’est ce que l’interprétation du rêve du fumeur confirme.
Dora en se refusant à Monsieur K. se refuse la jouissance à elle-même. Quelles sont les raisons d’un tel refus ? Dans le Séminaire D’un Autre à l’autre Lacan donne une réponse précise : « Cette jouissance comme telle est telle qu’à l’origine seule l’hystérique la met en ordre logiquement. C’est elle en effet qui la pose comme un absolu. C’est en ceci qu’elle dévoile la structure logique de la fonction de la jouissance. Car si elle la pose ainsi, en quoi elle est juste théoricienne, c’est à ses dépens. C’est justement parce qu’elle pose la jouissance comme un absolu que l’hystérique est rejetée, à ne pouvoir y répondre que sous l’angle d’un désir insatisfait par rapport à elle-même. » [10]
Dans le même Séminaire, Lacan ajoute : « Elle [l’hystérique] promeut le point à l’infini de la jouissance comme absolue. […] Et c’est parce que cette jouissance ne peut être atteinte qu’elle en refuse toute autre » [11].
Qu’est-ce une jouissance absolue sinon un des autres noms du rapport sexuel : c’est là-dessus que l’hystérique ne se trompe pas et c’est ce qui en fait une « théoricienne ». Mais c’est aussi ce savoir qui la conduit dans une impasse. Pour elle la femme existe, c’est son postulat à l’endroit de Madame K. et c’est par son intermédiaire qu’elle se « propose » d’atteindre à la jouissance toute, c’est-à-dire une jouissance qui ne cesserait pas de ne pas s’écrire [12].
Le dégoût se présente alors comme la marque chez Dora d’une insatisfaction et se répercutera dans la giffle de la scène du lac. Non seulement Monsieur K. la réduit à un objet, cause de son désir, mais plus gravement il attente à la fonction de l’Autre femme, « symbole incarné », pour Dora de l’existence du tout.
Freud fait du dégoût un des symptômes majeurs de Dora, mais après tout, ce symptôme pourrait être conjoncturel. Il faudra attendre Malaise dans la civilisation pour que Freud « élève » ce dégoût, à la  dignité de la condition humaine. « On croit parfois discerner que la pression civilisatrice ne serait pas seule en cause ; de par sa nature même, la fonction sexuelle se refuserait quant à elle à nous accorder pleine satisfaction et nous contraindrait à suivre d’autres voies. » [13] Il en précise les raisons dans la note qui suit : « Du fait du redressement vertical de l’être humain et de la dévalorisation du sens de l’odorat, non seulement l’érotique anale, mais bien la sexualité tout entière aurait été menacée de succomber au refoulement organique. De là cette résistance autrement inexplicable à la fonction sexuelle, résistance qui, en en empêchant la satisfaction complète, détourne cette fonction de son but et porte aux sublimations ainsi qu’aux déplacements de la libido. » [14] La traduction de Widerstreben [15] par résistance prête à confusion. Il vaut mieux lire répugnance ou aversion, plus conformes à l’esprit du texte de Freud à cet endroit.
Il ne s’agit plus du sujet hystérique, mais de « l’être humain » qui dans son ensemble éprouve une répugnance à la fonction sexuelle. Cela veut dire que la non-rencontre des jouissances est inhérente à l’être parlant, au parlêtre.
Dans Encore Lacan avance quelque chose de contre-intuitif qui souligne combien Freud avait vu juste. « C’est dire qu’il [le corps parlant] ne se reproduit que grâce à un ratage de ce qu’il veut dire, car ce qu’il veut dire – à savoir, comme le dit bien le français, son sens – c’est sa jouissance effective. Et c’est à la rater qu’il se reproduit – c’est-à-dire à baiser. C’est justement ça qu’il ne veut pas faire, en fin de compte. La preuve, c’est que, quand on le laisse tout seul, il sublime tout le temps. » [16]
Lacan a éclairé la pensée et l’expérience freudienne, sa lecture a permis d’en isoler et d’en affermir le tranchant. Il a su démontrer que Freud n’a cessé d’aller contre ses idéaux afin de garder à son invention ce qu’il n’est pas abusif de nommer son orientation vers le réel.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 226.
[2] Miller J.A., « L’orientation lacanienne. Cause et Consentement », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 13 janvier 1988, inédit.
[3] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. La clinique lacanienne », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 9 décembre 1981, inédit.
[4] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Nullibiété – Tout le monde est fou », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 14 mai 2008, inédit.
[5] Cf. Freud S., « Le sens des symptômes », p. 239 et « Les modes de formation de symptômes », p. 337, Introduction à la psychanalyse, Paris, Édition Payot, 1961.
[6] Miller J.-A., « Le Séminaire de Barcelone sur Die Wege der symptombildung », Le Symptôme-charlatan, Paris, Seuil, 1998, p. 11.
[7] Freud S., « Analyse avec fin et analyse sans fin », Résultats, idées, problèmes, Paris, PUF, 1985, p. 231-268.
[8] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait de l’une bévue s’aile à mourre », leçon du 19 avril 1977, inédit ; citation reprise dans la bibliographie de PIPOL 8,  « La clinique hors les normes ».
[9] Freud S., Lettre à Fliess n°30 du 15-10-1895, La naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 1979, p. 113.
[10] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 212.
[11] Ibid., p. 335.
[12] Cf. «  Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 87.
[13] Freud S., Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 1971, p. 57-58.
[14] Ibid., p. 58.
[15] Freud S., Das Unbehagen in der Kultur, GW, op. XIV, 1930 (disponible sur internet : http://freudonline.de/Texte/PDF/freud_werke_bd14.pdf, p. 466).
[16] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 109.