L’attentat sexuel qui brillerait par son absence ?

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Des propos d’une jeune femme d’aujourd’hui, entendus comme suit :

« Pourquoi avoir encore des relations sexuelles avec un homme pour faire des enfants ? C’est brutal, bestial, violent. À l’horizon, il y a le viol, toujours, l’agression présente, la dignité des femmes jamais vraiment respectée. Celle des hommes non plus, d’ailleurs, qu’ils le veuillent ou non, ils ne peuvent faire autrement que se comporter comme des animaux ! Est-ce encore admissible aujourd’hui, alors qu’on sait comment faire avec une asepsie calme et scientifique sans débordements, en cantonnant ce qu’il y a de rencontre dans un tube à essai. Ne serait-il pas temps d’éviter le grotesque irrespectueux et dégoûtant de l’étreinte ? ».

Propos rapportés, entendus peu ou prou de plusieurs sources. Surprenants, a priori, non !? Le sont-ils pourtant encore, vraiment ? Et pour combien de temps ? L’attentat sexuel fut désigné par Freud en des termes proches, dès ses débuts, malgré une autre modalité de présence dans l’ambiance victorienne de la fin du XIXe siècle. Il ne cesse aujourd’hui d’envahir l’actualité en s’étalant publiquement, ou réclamant de rompre avec cette envahissante exhibition. Le spectaculaire en met plein la vue et aveugle, trouble le regard, éblouit, indigne, effraie, etc. De tels énoncés résonnent avec un quotidien dont on se rend compte comme jamais qu’on ne saurait y échapper. 

En fait, on s’adresse aux présumés « spécialistes » pour tenter de prévenir, d’évacuer, d’échapper à l’attentat sexuel, de le limiter pour ce qu’il a d’associé à la procréation. Un monde sans désir pourrait le faire saisir comme inutile, voire à programmer comme obsolète, sorte de résurgence à considérer comme un archaïsme dont on devrait à l’horizon pouvoir se passer.

Mais notre monde peut-il se saisir comme « sans désir » ? Il se présente, certes, massifié et individualisé, déconnecté de ce qui fait lien social, abruti sous les contraintes. Infiltré d’attentats de tous ordres, il ne serait pas freudien de déclarer ceux-ci comme a priori désexualisés, non mâtinés de sexe. Mais alors, comment faire avec ce qui ne manque en effet jamais d’en réitérer l’immixtion ? Peut-être précisément à partir de cette effort d’exclusion de l’attentatoire, lequel comme souvent, laissé à la porte, a tendance à rentrer par la fenêtre…

Freud nous a légué la castration comme fondement de la sexualité humaine, sous l’angle du primat phallique et de la jouissance abordable par là où elle fait défaut, mettant au premier plan la sexualité dite masculine. Lacan nous a laissé sa formule « il n’y a pas de rapport sexuel » comme fondant le réel auquel l’être parlant a affaire, mettant en avant la sexualité dite féminine comme « pas-toute » phallique, et comme telle relevant de ce qui ne se négative pas « à côté » de la dimension phallique (« une jouissance enveloppée dans sa propre contiguïté » [1]). Nommer les femmes comme personnes « du sexe », tel que ça a pu se faire, revient à en désigner chez elles le lieu, spécialement quand on n’insiste pas sur la différence « des » sexes, lesquels relèvent d’abord d’identifications, avec leurs complexités. On habille aujourd’hui ces identifications du terme de « genre » en référence aux appellations grammaticales, ce qui en simplifie l’expression, mais ne clarifie pas autant qu’on l’imagine, si ce n’est le contraire, ne serait-ce que du fait de ce pousse-à-identifier ! Car la vraie question se trouve dans « le » sexe, non pas qu’il soit de genre masculin comme le dit la grammaire française, mais dans le fait que le sexuel, celui du rapport qu’il n’y a pas, ne se décline en deux sexes qu’en conséquence de cette identification fascinante poussant à la mise en scène du dit rapport. Pour ce qui est du réel du sexe, le sexe dit féminin le rend plutôt mieux présent. Tel est ce qui sourd de l’enseignement de Lacan, à rebours de ce qu’on veut croire trop communément comme promu par la psychanalyse et sa pratique.

Pour en revenir aux propos de départ, on peut noter que l’homme n’est guère présent, sinon à titre de fauteur d’attentat. L’aspect procréatif en est éjecté au dehors, « aseptisé » comme il est dit. Reste celui (en l’occurrence, celle) qui parle, confronté(e) à l’opacité du corps envisagé comme sexe, selon ce qui vient d’être susurré du féminin, avec visée de régler la question par la mise en absence « brillante » de l’attentat.

L’enjeu sexuel se situerait non plus au niveau du rapprochement avec un autre corps, avec l’attentatoire macroscopique qui en résulterait, mais dans la tentative impossible de rejoindre son propre corps, de pouvoir s’en attribuer la jouissance marquée du sexe : pas de rapport sexuel dans l’abord du corps « qu’on a » [2]. N’est-ce pas la vraie dimension de l’attentat sexuel incessamment présent ? Personne n’arrive à rejoindre son propre corps, interprétation qui se décline dans les multiples variations de la vie « amoureuse », comme on dit, de chacun. L’amour comme suppléance au rapport sexuel qu’il n’y a pas procède du même recouvrement, introduisant de la contingence vivable là où il n’y aurait autrement qu’attentat. Ceci a un nom avec la psychanalyse, à son début comme à sa fin, celui de symptôme.

La solution à laquelle la psychanalyse orientée par Lacan ouvre, c’est aussi celle par laquelle l’expérience s’ouvre à qui veut bien y rentrer. Cette solution est symptomatique, il n’y en a pas d’autre qui tienne. On dit même « sinthomatique », pour reprendre le terme sur lequel Lacan nous a laissé, où la jouissance fait l’enjeu. La jouissance de son propre corps n’est approchable que dans ce registre. Cela amènera Lacan à dire qu’il n’y a de rapport sexuel qu’intersinthomatiques [3], chacun n’ayant d’autre recours, qu’il le sache ou pas, que de « faire avec » le sinthome, soit ce qui le fait plutôt que ce qu’il fait.

On ne peut attendre de la psychanalyse qu’elle « combatte » l’attentat sexuel. Elle ne peut que contribuer, à la mesure de chaque sujet qui s’y colle, à « améliorer » son « faire avec son symptôme ». L’estimation de cette amélioration ne relèvera jamais que du sujet lui-même, de sa prise de position par rapport à ce sinthome sexuel, aujourd’hui moins mono-identificatoire que jamais. Ce qu’il peut faire de mieux, c’est de prendre l’attentat sur lui plutôt que s’en défausser sur les autres en se croyant dominer quelque situation que ce soit pour en tirer les billes, quelles qu’elles soient, qu’il se croit avoir. Il n’a aucune chance d’y arriver, de toutes façons, attentat ou pas ! Et c’est tant mieux, car la vie ne serait pas « humaine » autrement…

Au fond, la « rencontre » des gamètes dans un tube à essai ne l’emportera jamais absolument !…

[1] Lacan J., « Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 735.
[2] Bonnaud H., Le corps pris au mot, Paris, Navarin/Le Champ freudien, 2015, p. 21.
[3] Lacan J., « La Troisième », texte établi par J.-A. Miller, La Cause freudienne, n°79, octobre 2011, p. 11-33.