L(a) poule de sa mère

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Un jeune homme de vingt ans, sous la pression de sa famille qui refuse son homosexualité, s’adresse à Hélène Deutsch, bien malgré lui. Il se dit satisfait de son homosexualité dans la mesure où, avec ses partenaires, il assume « la part masculine agressive [1] ».
Il est attiré par des garçons jeunes et élégants qui lui ressemblent. Hélène Deutsch remarque chez lui la prédominance du type de choix d’objet narcissique. D’emblée le patient lui indique qu’il n’est pas sans savoir que son homosexualité plonge ses racines dans la relation à son frère de dix ans son aîné.
Les difficultés du jeune sujet débuteront au cours de la période de latence, étant relatives à un événement traumatique dont le frère a été l’agent.
Le petit garçon de sept ans jouait par terre, accroupi, dans la cour de la ferme familiale, quand soudain son frère déjà adulte, « sauta brusquement sur lui, par derrière, le serra fortement à la taille et cria : « Je suis le coq et tu es la poule. [2] »
Enragé, le petit pleure en hurlant : « Mais je ne veux pas être une poule ! »
Il s’insurge et dit non avec force. Néanmoins, à partir de ce moment, il fera des détours pour éviter les poules, car dès qu’une poule était en vue, son frère lui criait « C’est toi ! ». L’angoisse vis-à-vis des « attaques sadiques de son grand frère » se transforma ensuite en peur des poules, peur le contraignant à ne pas sortir de la maison si les poules n’étaient pas enfermées dans le poulailler [3].
Le déclenchement de la phobie des poules est donc consécutif à l’attentat du frère, et elle disparaîtra deux ans après, quand le frère quittera le foyer familial.
L’analyse révèlera que la poule n’était pas, pour ce sujet, un animal anodin. Dans le temps précédant le déclenchement du symptôme, il nous est dit que « les poules avaient joué un rôle important dans son activité fantasmatique [4] ». Étant le petit dernier, « chouchou » de sa mère, il participait activement des soins aussi bien que de l’intérêt particulier que sa mère accordait aux poules : par une palpation du cloaque celle-ci contrôlait la ponte et la couvaison.
Cette activité de la mère le concernait au plus haut point, de sorte qu’au moment du bain il lui demandait d’en faire autant sur son propre périnée.
Ce premier temps se joue pour l’enfant vis-à-vis du désir de la mère. Épris dans ce jeu de leurre, il lui propose, selon Lacan : « Puisque les œufs, ça t’intéresse, il faudra que je t’en ponde. [5] » La poule n’a de valeur que dans la mesure où elle procure à la mère l’œuf, l’objet a, cause de son désir.
Néanmoins on apprend que ce premier temps tombé dans l’oubli, n’est pas sans comporter pour l’enfant une jouissance. Il cesse de toucher ses organes génitaux et déplace progressivement son érotisme vers l’activité de se toucher l’anus et de pondre « des œufs fécaux parfaitement formés, dans tous les coins de sa chambre. [6] » Ainsi, dans son fantasme, il était la mère qui le touchait et introduisait son doigt aussi bien que la poule touchée qui pondait son œuf.
Il nous est dit que, plus tard, le petit garçon devient propre et commence à se masturber. La singularité de son activité masturbatoire consistait à appuyer son pénis sur le périnée depuis l’avant, pour se procurer une jouissance anale. Ce n’est pas la jouissance hors-corps du pénis en érection qui l’occupe, c’est un pénis qui, à l’instar du doigt, le fait jouir d’un orifice du corps.
C’est avec le doigt de la mère que, fantasmatiquement, il se touchait l’anus, tandis que maintenant c’est avec le pénis de la mère qu’il se fait jouir analement dans son fantasme, selon la lecture de l’analyste. On constate que la fonction du fantasme chez ce sujet assure une mise en continuité de la jouissance de son corps avec une partie du corps de sa mère.
La caractéristique de ce premier jouir différencie ce sujet du cas du petit Hans. Hans se trouve tout seul confronté à la jouissance étrangère qui résulte de son Wiwimacher, et comme il n’en comprend rien, il l’incarnera dans un objet externe, le cheval qui piaffe, qui rue, qui se renverse, qui tombe par terre [7].
Notre sujet, en revanche, se trouvant d’abord dans la position de consentir à être pour la mère « une poule de luxe, celle qui n’était pas dans la basse-cour… », sera ébranlé ensuite par l’attentat commis sur lui par son frère, attentat vis-à-vis duquel il s’insurge, au point d’affirmer vivement qu’il ne veut pas être une poule. Que s’est-il donc passé ?
Lacan considère le refus du sujet comme répondant à une protestation narcissique vis-à-vis du pouvoir exercé sur lui par ce frère qui l’immobilise et le maintient dans une certaine position. [8]
Lacan évoque alors un « virement de ce qui était investi dans une certaine signification, d’un registre à l’autre, de l’imaginaire au symbolique. [9] »
En effet, l’agression du frère l’expulse de la place d’être la poule de la mère, introduisant la Bedeutung de la réalité sexuelle, sous les espèces d’être une poule pour un coq. Il se refuse à être l’objet de jouissance d’un coq, le frère à l’occasion, se soumettant à sa volonté.
La poule, comme le dit bien Hélène Deutsch, devient alors son objet « extime » étant donné qu’il s’y était identifié auparavant pour satisfaire, dans le registre imaginaire, le désir de sa mère, devenant à la suite de l’agression du frère « cette partie de lui-même isolée et projetée à l’extérieur. [10] »
La poule en tant que signifiant prend en charge non pas la jouissance hétéro provenant de l’étrangeté de son organe, mais la jouissance hétéro introduite par son frère par son acte d’agression. Le frère fait valoir alors une nomination de sa jouissance : « Tu es la poule », dont le sens comporte une femmelisation du sujet.
Hélène Deutsch note avec pertinence que la position du sujet se stabilise dans la dénégation de cette nomination. Ainsi, lorsqu’il se vante d’être avec ses partenaires celui qui prend le rôle masculin et agressif, il ne fait qu’affirmer que « la poule ce n’est pas moi, c’est l’autre », s’identifiant à son frère agresseur dans l’exercice de sa sexualité.
On ne peut que constater que pour ce sujet le signifiant poule lui permet « de substituer à l’objet de son angoisse un signifiant qui fait peur [11] », répondant ainsi par le symptôme phobique à l’angoisse de féminisation qui le guette.
On constate aussi, d’après les propos d’Hélène Deutsch, que ce sujet « avait compensé sa dévirilisation psychique par un narcissisme souverain [12] », se montrant arrogant, vouant une auto-admiration à sa propre personne, aussi bien que faisant preuve d’une autosatisfaction sans bornes. Nous trouvons ici joliment dit par cette analyste de génie, ce qu’il en est de la suppléance chez ce patient du défaut phallique, suppléance qui, par l’intermédiaire de la fonction de l’ego, vient corriger le nœud du sujet, à la place où le symbolique ne surmonte pas l’imaginaire. Faute de disposer du symbole phallique pour s’orienter, il lui reste à être le coq de tous ses égaux dans le poulailler.
Un point reste pour nous cependant énigmatique, dès lors qu’Hélène Deutsch nous fait savoir, sans plus de précisions, que grâce à son analyse ce patient serait devenu hétérosexuel. Serait-il devenu alors le coq qui manque à toutes les poules ?

[1] Deutsch H., « Un cas de phobie des poules », Les introuvables, livre ii, La psychanalyse des névroses (1930), Septième Conférence, textes réunis et préfacés par M.-C. Hamon, Seuil, juin 2000, p. 244.
[2] Ibid., p. 246.
[3] Ibid.
[4] Ibid., p. 247.
[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre (1968-1969), texte établi par J.-A. Miller, Seuil, coll. Champ Freudien, 2006, p. 306.
[6] Deutsch H., « Un cas de phobie… », op. cit., p. 247.
[7] Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme », texte établi par J.-A. Miller, La Cause du désir, n° 95, 2017, p. 13.
[8] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, op. cit., p. 306.
[9] Ibid.
[10] Deutsch H., « Un cas de phobie… », op. cit., p. 251.

[11] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, op. cit., p. 307.
[12] Deutsch H., « Un cas de phobie… », op. cit., p. 255.