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La note de Freud

Par Yves Vanderveken

Katharina. Le cas est célèbre. Maintes fois commenté. Issu des Études sur l’hystérie [1].

Il m’a toujours spécialement arrêté, puisqu’au-delà de son empreinte majeure dans l’histoire de la psychanalyse, Freud situe sa rencontre avec la jeune fille sur les Monts Tauern… que j’ai régulièrement pratiqués aussi.

Freud trouve, par l’interrogatoire de Katharina, confirmation de sa théorie naissante de la constitution du symptôme d’angoisse et de conversion hystérique à partir d’une rencontre traumatique. Avec les deux temps nécessaires à la précipitation du symptôme névrotique : une seconde rencontre avec un élément érotique donnant rétroactivement le sens sexuel et traumatique à une première, qui en avait été apparemment dépourvue.

La charge traumatique causale au symptôme, liée à la première scène, se trouve « activée » par une impression ou un élément commun fortuit aux deux rencontres. C’est cet élément qui les associe en quelque sorte.

Ici, Katharina surprend une scène sexuelle entre son oncle et sa maîtresse. Cette rencontre déclenche un symptôme récurrent d’angoisse, de dégoût et d’oppression respiratoire. Mais ce symptôme ne trouve sa surdétermination que par le souvenir associé par l’élément fortuit, de ce que Freud qualifie d’« attaque » [2] sexuelle du même oncle sur Katharina elle-même : une tentative de forçage et d’attouchements sexuels antérieurs à la scène sexuelle qu’elle surprend, et dont la charge affective traumatisante avait en quelque sorte été « endormie » par un « rejet » et une « dissociation psychique » [3]. Cette charge affective traumatique se trouve donc « activée » par une seconde scène qui donne au symptôme son moment déclencheur, mais sous une forme dont on ne (re)trouve les coordonnées que par les éléments de la première scène – ce qui donne par ailleurs au symptôme une forme qui brise sa linéarité causale et permet qu’elle reste cachée, incompréhensible, au conscient.

La théorie freudienne s’en trouve confirmée. Katharina est dès lors élevée par Freud au rang de ce qu’il appelle un « cas typique » [4]. Il peut dès lors en extraire la rencontre sexuelle comme le facteur traumatique au symptôme hystérique, et même généraliser la chose en faisant de la rencontre avec le sexuel comme tel un moment, de structure, traumatique. Il situe en effet à la toute fin de cette communication le caractère régulier de « l’apparition chez les vierges de l’affect d’angoisse quand la notion de rapport sexuel s’impose à elles » [5].

Une note, ajoutée bien des années plus tard, en 1924, ouvre pourtant une dialectique dans cette généralisation. Sans doute, cet élément « nouveau » résonne-t-il avec ce qui pointe déjà dans sa communication-même : à savoir une interrogation précise, tout dans le style de Freud, sur les éléments pourtant atypiques dans ce tableau « typique » – ce qu’il qualifie « d’anomalie » [6].

L’élément nouveau que Freud se croit autorisé à porter à la connaissance du public, assez de temps ayant passé, c’est qu’il avait « masqué » le cas pour le rendre méconnaissable. Il dévoile que, premièrement, sa rencontre avec Katharina n’eut pas lieu sur… les Monts Tauern – ce qui change évidemment beaucoup pour moi. Mais surtout – trêve de plaisanterie – que ce n’était pas l’oncle qui était l’auteur de l’attentat sexuel sur Katharina, mais bien « son propre père » !

Freud y indique que ce n’est pas seulement le temps passé qui lui nécessite d’ajouter cette précision, mais bien au-delà que c’est un élément qui n’est « naturellement pas aussi insignifiant que le simple déplacement des faits d’une montagne à l’autre » [7] ! Autrement dit, il est déterminant et ne peut être uniquement rapporté, comme tel, qu’à la seule rencontre avec « la mauvaise rencontre centrale […] au niveau du sexuel » [8].

S’il y a un réel de la structure, l’attentat réel, a fortiori perpétré par le père, est un réel qui, s’il s’y inclut, ne trouve pourtant pas à s’y réduire.

[1] Freud S., Breuer J., Études sur l’hystérie, PUF, 1994, p. 98-106.
[2] Ibid., p. 103.
[3] Ibid., p. 105.
[4] Ibid.
[5] Ibid., p. 106.
[6] Ibid., p. 105.
[7] Ibid., p. 106.
[8] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 62.