La narration claire

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Le titre vient d’une phrase rencontrée dès les premières lignes d’une œuvre de théâtre, La magie lente [1], écrite par Denis Lachaud. Elle se présente comme un tête-à-tête que permet le transfert et qui fait que l’on devrait plutôt parler d’une narration éclairée. Le titre de la pièce est emprunté à Freud lequel, pour qualifier la psychanalyse, a pu dire qu’elle opérait comme une « magie lente » [2].

Les énoncés destinés à l’analyste, au plus près du réel sexuel, donnent l’impression d’une crudité semblable à celle d’une description de médecine légale. C’est à vif, sans voile, donnant parfois au récit un caractère froid, glaçant.

Le personnage principal de la pièce est un sujet d’une quarantaine d’années qui vient rencontrer un analyste après s’être arraché des griffes d’un psychiatre par lequel il est suivi depuis dix ans pour une schizophrénie avec des hallucinations. Elles se manifestent principalement dans le métro « aux heures de pointe » : il entend des voix, comme il devine les intentions des hommes : « tous veulent le sodomiser ».

Avec l’analyste ce qui avait été censuré de sa mémoire va progressivement être révélé. Ainsi lui revient l’horreur des violences sexuelles qu’il a subies enfant de la part de son oncle – le mari de la sœur de sa mère – lors des vacances d’été à Honfleur où sa mère, malgré ses vives protestations, l’envoyait tous les ans. Le voilà maintenant assailli de ces mêmes interrogations qui envahissaient ses pensées d’enfant : une torture de la non-réponse à ce que devait être la place d’un enfant, son comportement alors que cet oncle exerçait sur lui, trois fois par jour, ces sodomies qu’il devait endurer et taire. Lui, un enfant de huit ans qui souffrait dans son corps et se trouvait emporté par une détresse d’être soumis à ces viols répétés dont il ne savait pas où les loger. Il ne pouvait se soutenir d’aucun contour d’une loi des adultes. Loi à laquelle l’enfant n’a d’autre alternative que de s’y résigner. Le désarroi se fait abîme de n’avoir personne comme interlocuteur. Il lui faut se construire ses représentations de l’être enfant à partir de ces expériences où la loi du violeur s’impose à lui d’être une loi, celle des adultes. Comment le penser autrement ? Pour autant est-ce commun à tous les enfants ? Pêle-mêle, comment fait l’oncle en dehors de ce temps des vacances d’été ? Ses deux cousins, des jumeaux, sont-ils eux-mêmes l’objet des mêmes viols ? Mais aussi, comment comprendre que, sans que rien ne l’annonce, un été, l’oncle cesse ces violences et ne lui accorde plus aucun regard ; il a treize ans. Indéniablement, ce fut un soulagement mais, au même moment, survint une menace inquiétante, impossible à localiser. La loi avait changé, sans que rien ne garantisse que la précédente soit abolie et même, c’était pour cet enfant ce qui le menait à un point culminant de dévastation, de désorganisation de ses pensées. C’est « rétroactif » il pense que ce qui s’est passé les années antérieures se trouve annulé, comme si ça n’avait pas eu lieu. Il le formule ainsi, c’est précis et fort : « Il n’y a pas de traces sur moi. Rien ne s’effacera ». Maintenant il peut dire que, à l’époque des violences, ce fut la haine de l’oncle qui maintenait quelque chose pour lui, qui le structurait. La fin des viols n’est pas celle du cauchemar mais un laisser tomber qui nie son existence : « la folie est la seule réponse possible. »

La rencontre avec le psychiatre met un nom sur cette folie : schizophrénie. Le patient s’en trouve allégé. Tout le passé est jeté hors mémoire. Le présent est fait de ce monde hallucinatoire bien clivé de celui des pensées. De ces S1 énoncés par le psychiatre en position de savoir il en fait sinthome, les incluant dans un nouage qui borde le traumatisme. Le psychiatre ne l’entend pas ainsi et à la place de l’écoute lui prescrit l’halopéridol.

La mort brutale de l’oncle produit une rupture de cet équilibre. La tristesse et une angoisse vive le précipitent chez un analyste. Ce dernier l’invite à lui raconter son histoire, à parler de ses « hallucinations ». Un silence s’installe. Là où il devait taire ses productions voilà qu’il est invité à les parler. C’est gênant. Encore un silence, celui où finalement il peut placer ce qui le déborde et l’assaille. « Ce sont des pensées sonores » coupe l’analyste. Une autre approche se dessine pour lui.

Concernant l’homosexualité que « se découvre » le patient dans l’analyse, le lien de causalité directe avec les viols doit être interrogé au-delà de ce qu’en dit l’auteur de la pièce. Si le réel est sans loi, pour l’enfant, l’oncle l’est tout autant. Quel que soit le caractère massif et invasif des événements de l’enfance, on ne peut pas dire que ce réel lui-même ait une causalité. La multiplication des rencontres sexuelles avec des hommes, où il se fait leur objet, n’est pas tant nécessaire à satisfaire une jouissance qu’à l’impossibilité de trouver un point d’arrêt à, pour reprendre une expression de son père, se faire « enfiler » à l’infini. Au détour de ces associations libres il en vient à dire que c’est dans les bras d’un homme que, pour la première fois, il « ne s’est pas senti seul. » C’est central pour lui. Il se le reproche par rapport à sa femme qu’il aime et sans laquelle il n’aurait, pense-t-il, pas pu pénétrer une femme – « pénétrer, ça c’était mon oncle » ; « je ne voulais pas faire mal » – si elle ne l’avait guidé.

Les séances se succèdent et quelque chose finit par s’inscrire autrement. Entre-autres dans une comptabilité qui l’amène un jour à se demander s’il devrait faire autant de séances que de fois où son oncle a abusé de lui. Passer du réel subi sans mots à un dire qui peut se loger dans le transfert. Il verrait dans ce déplacement une « poésie », un dépassement par la parole de ce qui dans la violence des assauts subis ne devait surtout pas s’exprimer et qui aurait pu satisfaire l’Autre violeur, celui des attentats.

Pour la première fois, depuis le début de l’analyse, ce n’est pas le mot « enculé » qui lui est venu mais il a pu dire « mon oncle m’a violé pendant des années ». Il se sent radicalement changé de ce que lui soit venu un mot qui inscrive le réel sans nom de cette violence imposée. Dans le transfert, cette nomination ouvre à une élaboration soutenue par une parole qui se laisse porter par les associations. Plus rien ne l’oblige à chuter.

[1] Lachaud D., La magie lente, Arles, Actes Sud-Papiers, 2018. [La pièce fut jouée à Paris, au Off d’Avignon, au Dau al sec de Barcelone ; etc.]
[2] Syntagme forgé par Patrick Lacoste, « La magie lente », L’attente, Paris, Gallimard, Nouvelle Revue de Psychanalyse, n°34, 1986, p. 10.