La Marquise d’O*** ou L’envers du mythe de Psyché

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« Est-ce qu’il y a des chambres à coucher ? Il n’il n’y a pas d’acte sexuelÇa laisse, sur la chambre à coucher, hein… mise à part celle d’ULYSSE, où le lit est un tronc enraciné dans le sol …ça laisse sur le sujet des chambres à coucher… et puis surtout à notre époque, hein, où toutes les choses se balancent dans le mur ! …ça laisse un sérieux doute, mais enfin c’est une place qui, au moins théoriquement, existe. »

J. Lacan, dernière leçon du Séminaire, livre XIV, « La Logique du fantasme », inédit.

Le récit de Kleist…

Du récit de Kleist, « La Marquise d’O*** » Éric Rohmer a fait le plus beau film qui puisse être tourné autour d’un événement mystérieux, lequel, certain dans sa conséquence, ne l’est pas dans sa cause. On peut rapporter celle-ci au mystère de la secte du Phénix ou à la transparence bien connue de l’univers des laboratoires, c’est selon les civilisations.
Soit un être dit « femme », de noble extraction, une marquise. Voilé pour le tout-venant, son nom, « d’O*** » qui indexe la réputation sans tache de cette veuve et mère de deux enfants inscrit pourtant, pour nous lecteurs, dans sa descendance littéraire, l’héroïne du roman de Pauline Réage, à qui la Terreur aurait retranché son titre et la particule attestant sa noblesse.
La guerre fait rage. Réfugiée dans la forteresse que défend son père, la marquise d’O*** se trouve, au cours d’une profonde nuit, arrachée des mains de quatre officiers ivres prêts à attenter à son honneur, par un officier supérieur, étranger qui la transporte, évanouie, dans un lieu abrité. L’homme se présente le jour qui suit, non en sauveur, mais en prétendant empressé à sa main. Éconduit, la marquise n’envisageant pas de mettre un terme à son veuvage, il disparaît.
La paix revenue, c’est le corps de la marquise qui est assiégé. Si force est de postuler un assaut originel, aucune piste n’y conduit. Ni le soupçon, ni la méfiance, ni la réprobation, l’accusation, le reniement, le bannissement infligés à l’infortunée n’entament l’ignorance absolue où elle se trouve de la cause de son état, que pas un instant elle ne songe à contester, non plus que les injures qui lui sont faites : elle accepte d’être chassée de la maison paternelle et se soumet à la disgrâce qui l’accable, sans sombrer pour autant dans la folie ou le déni. Mieux : elle doute si peu qu’un homme soit la cause efficiente de son état qu’elle le fait rechercher par voie d’annonce. Qu’il se présente, elle convolera, pour que soit établie la filiation de l’enfant. Sa mère, qui a eu vent de l’annonce, la met à l’épreuve et convaincue de son innocence, lui accorde son pardon.
Je ne vous ferai pas languir davantage. Le bel officier étranger se présente à point nommé, pour répondre à l’annonce. C’est donc lui. Il épouse, et on le prie de ne jamais reparaître.
Il insiste pourtant, aussi discret qu’il l’avait été… mais quel mot pourrait dire, ce qu’il avait été, en ce moment dont seul un accroc dans le manteau de la nuit permit de situer les coordonnées ?
Le temps fit pourtant son œuvre, jusqu’à un dénouement en forme de nœud de félicité conjugale, enfin. Après l’égarement fatal et la pénitence imposée, l’homme, à force de d’abnégation, obtient son pardon : lui ou le phallus qu’il avait avoué porter ? Kleist n’a pas l’outrecuidance de poser la question – ni Rohmer. Ayant ravi la jeune femme à elle-même jusqu’à la faire pâmer dans la lumière noire, il avait obtenu un oui forcé, en guise du premier qui n’avait pu se dire, puis un oui assumé, scellé de cet aveu : l’aurait-elle regardé comme un démon si elle ne l’avait vu, la première fois comme un ange ?

… comment le lire aujourdhui ?

Ainsi se démontre que « le second temps n’a rien à faire avec le Nachtrag analytique » [1].
Entre le temps 1 et le temps 2 (l’attentat silencieux et la demande en mariage) on sera sensible à la schize de l’œil et du regard soudain devenue abîme, d’ignorance pour l’une, de savoir impuissant et de vain désir de réparation pour l’autre.
L’attentat commis n’avait attenté à aucune pudeur, la jeune femme étant « sans connaissance ». Cet inconcevable serait donc concevable après coup, sous la forme d’une double schize :

  • Du côté de l’homme, entre celui qui avait perpétré l’attentat et connu la marquise au sens biblique et celui qui, le lendemain, se présente pour demander sa main, il y a un premier gap, que l’acte de la demande en mariage recouvre : s’étant après coup reconnu comme auteur, l’homme cherchait à recouvrir l’exaction en la mettant à couvert de l’institution. C’est dans un second temps, une fois la marquise devenue mère, qu’il se fait reconnaître comme tel : le père, couvrant d’un vernis civilisateur le viol du mâle dépassé par la pulsion.
  • Du côté de « la femme », la duplicité s’éveille après coup : l’alliance de la peine infligée au coupable – devenu l’époux dans les formes mais déchu de tous les droits afférents à cette dignité – et de la persévérance du vainqueur d’un soir, vaincu par sa faute, d’une longue cour, permit que se développe et finisse par s’extraire, comme l’image du négatif, le souvenir brûlant d’une étreinte unique à la perte de laquelle elle allait consentir enfin, se risquant à parier, qui sait ?, sur un « encore ». Kleist invente une femme assez ferme pour ne pas reculer devant sa jouissance, attendre son (f)auteur en parfaite ignorance de cause, et l’accueillir en tant que dispensateur de bonheurs indicibles. (On saisit que la place faite à l’enfant d’une telle nuit ne peut être que celle de la chute, hors champ). Quant à l’homme, il apparaît comme l’instrument pur de la jouissance, et mis dans le secret après coup de cet événement auquel, en fin de compte, aucun sujet n’a pris part, les deux corps, non, mais l’un et l’autre corps s’étant dans cette nuit obscure rencontrés et abîmés dans un accord mythique, premier, perdu.

On n’oubliera pas l’atmosphère de rêve et de fantasme – la fantaisie est l’essence du romanesque – qui nimbe les personnages, ni que la lecture des romans est à l’amour un poison exquis ou un remède ingrat.
Certains témoignages existent des goûts qu’elle a façonnés, et d’éveils, toujours singuliers.

[1] Lacan J., Je parle aux murs, Paris, Seuil, 2011, p. 81.