La littérature en habits d’abeilles tueuses…

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Les rêves peuplent nos nuits les plus calmes jusqu’à, selon les cas, les faire virer à l’horreur. Certains présentent parfois une composition en abîme : au cœur du rêve principal se loge un rêve secondaire. Freud et Lacan se sont interrogés sur cet emboîtement à la manière des poupées russes, et notamment sur ce que le second rêve vient interpréter du premier : il indique la place du réel qui troue la représentation et ne se laisse pas saisir dans les rets de l’automaton.

Un tel processus d’emboîtement peut se retrouver dans un récit classé sous la rubriqueoman : un principal en inclut un deuxième, et, dans ce dernier, une rencontre du réel se loge jusqu’à isoler le traumatisme. Dans Nue [1], daté de 2014, Jean-Philippe Toussaint offre une telle composition. Le récit qui ouvre le livre occupe cette place du rêve au cœur du rêve – telle est notre hypothèse de lecture. Il y a le récit Nue et dans celui-ci, placé en ouverture, ce court récit du défilé de mode qui livre en quoi la beauté d’une femme nue touche à la « métaphysique ». L’hypothèse est à tenter car on y retrouve une illustration du trauma qui implique un corps vivant puisqu’un attentat va s’exercer sur lui. C’est du reste le corps engagé d’une femme, la mort probable qui en découle, qui nous ont fait revenir au rêve selon Lacan pour lire Nue et la « mauvaise rencontre ».

Dans ce premier chapitre, Marie, créatrice de haute couture et compagne du narrateur, organise un défilé de mode dont elle veut qu’il égale les « expériences les plus radicales de l’art contemporain ». La couture sert à recouvrir, à cacher la nudité. Elle est au service de la pudeur. Toussaint, pour définir les opérations qui font couture, assemblage de tissus, utilise une étonnante expression : « unir [des étoffes] à la peau » – et ajoute : « les relier entre elles ». À prendre le mot à la lettre, une piste surgit : unir l’étoffe à la peau, faire que l’étoffe et la peau soient une, inscrire dans la chair l’étoffe, c’est faire de l’étoffe une nouvelle… chair. La couture devient suture, comme l’on dit en chirurgie. Exagération, dira le lecteur. Cette attention au mot utilisé, chez un écrivain assuré dans son maniement de la langue, est utile pour notre lecture, d’autant que le lexique choisi dans la suite du récit la confirme. La robe inventée pour le défilé que fait Marie à Tokyo est de… miel. « Avec la robe en miel, Marie inventait la robe sans attaches, qui tenait toute seule sur le corps du modèle, une robe en lévitation, légère, fluide, fondante, lentement liquide et sirupeuse, en apesanteur dans l’espace et au plus près du corps du modèle, puisque le corps du modèle était la robe elle-même. » Cette robe sera le « point d’orgue » du défilé et occupe la place finale de la robe de mariée, dans les défilés classiques. Quelle noce y célèbre-t-on ? Cette dernière robe n’est pas constituée que de ce miel que l’on répand (mieux : peint) sur le corps de la jeune mannequin russe de dix-sept ans, choisie pour l’occasion, pour en faire un tableau. Cette robe est un appareillage – un montage, un bricolage comme les Surréalistes se sont plu à en dessiner ou en réaliser avec des objets récupérés ou des mots – impliquant le miel, le corps (sexe rasé et recouvert par une mini bande d’étoffe), et les… abeilles. « Nue et en miel, ruisselante, elle s’avançait […] suivie d’un essaim d’abeilles qui lui faisait cortège en bourdonnant en suspension dans l’air, aimanté par le miel, tel un nuage allongé et abstrait d’insectes vrombissants qui accompagnaient sa parade et tournaient avec elle à l’extrémité du podium. » Le nuage d’abeilles est-il le voile de la mariée ?

Ce choix laisse augurer la fin. L’assemblage : corps vivant nu recouvert de miel + abeilles vivantes, fait immédiatement surgir la mort comme possible si, pour une raison ou une autre, les insectes en viennent à piquer la mannequin. L’assemblage noue vivant et mort, proie et prédateur éclaté en milliers d’abeilles toutes soumises à leur reine. Ce qui est attendu advient. Voici décrite justement la rencontre d’un réel : « elle [la mannequin] eut un quart de seconde d’hésitation devant les deux sorties qui se présentaient à elle – une à gauche et une à droite – […] dans ce quart de seconde, dans cette infime hésitation, tout se brisa, s’écroula, le charme se rompit et elle trébucha sur le podium, s’écroula par terre ». Suit l’attaque des abeilles : « elle sentit le souffle bruyant des abeilles fondre immédiatement dans son cou, et ce fut alors, à la seconde, la curée, les abeilles la piquèrent de toutes parts, dans le dos, sur les épaules, sur les seins, dans la nuque, dans les yeux, dans le sexe, à l’intérieur du sexe […] torche vivante, immolée, qui se contorsionnait sur le podium. » La scène nomme, sans fard, la mort du mannequin (toujours muette) : les dards des abeilles assemblent les tissus invisibles à la peau par « le point, le bâti, l’agrafe ou le raccord ».

Le « tableau vivant » créé par Marie révèle, pourrait-on dire, l’acte artistique selon Toussaint. C’est en cela que ce court premier chapitre de Nue est un récit dans le récit. Il nomme la création selon Toussaint : accueillir ce qui échappe au contrôle – se l’approprier, le signer. L’artiste appose sa signature à l’irruption du réel traumatique. Loin de le fuir ou de le refouler, il y consent, jusque dans la variante du pire illustrée par les piqûres mortelles des abeilles.

Nue est le nom de l’enjeu de l’écriture selon notre écrivain : sa page blanche est comme le corps couleur d’ambre de la mannequin, l’écriture qu’il trace dénude les tracés produits par les piqûres des milliers d’abeilles désorientées. Toussaint signe les mots advenus sur une page, sous l’effet du réel qui cogne, comme Marie signe le corps tué par les insectes.

Quant à l’acte de création, Marie est Toussaint et Toussaint est Marie. Ultime identification qui ouvre à la poursuite du récit, lequel tire des conséquences de ce que nous désignerons, en hommage à l’auteur, ainsi : une contingence métaphysique. Le reste de l’opération se découvre : créer à partir d’une violence exercée sur le corps d’une femme. Les piqûres d’abeilles affolées – le récit devenant allégorie – sont autant d’attentats diffractés comme mille viols. Un quatuor se constitue : femme / viol / mort / littérature. Le nommer est refuser d’en être la dupe.

[1] Toussaint J.-F., Nue, Paris, éditions de Minuit, 2013.