La jouissance des succubes : attentat sexuel nocturne

image_pdfTélécharger cet articleimage_printImprimer cet article

Le cauchemar, expérience onirique universelle, et figure mythique, frappe par sa dimension énigmatique qui ne cesse de questionner depuis l’antiquité la médecine, la théologie, et plus discrètement la psychanalyse, frayant les récits de différentes mythologies, les productions de folklores populaires, la démonologie. Dans le champ psychanalytique, il est ce sur quoi les premières élaborations freudiennes sur le rêve achoppent. Avec les rêves d’angoisse il en constitue une limite que l’évolution de la théorie avec l’intérêt porté aux rêves traumatiques va franchir au tournant des années 20. Avec l’enseignement de Lacan c’est du côté de l’objet a que l’énigme du cauchemar semble pouvoir être resserrée.

Dans sa présentation phénoménologique, le cauchemar est d’une grande constance dans toutes les cultures et les époques. Il se manifeste par une sensation d’étouffement, de poids générant une oppression thoracique ou de l’estomac, une paralysie, une privation de la parole et mène invariablement au réveil du sujet suffocant et en sueur.

Le sexuel, racine étymologique du cauchemar

L’Antiquité grecque nomme le phénomène éphialtes, littéralement « se jeter sur », qui trouve dans l’incubus, « se coucher sur », sa variante latine. Les médecins grecs Hippocrate, Paul d’Égine, et les Romains Caelius Aurélianus et Macrobe considèrent le cauchemar comme une maladie là où l’esprit populaire le considérait comme un Dieu, un Demi-Dieu. Cette approche naturaliste de la médecine est partagée par les neurosciences contemporaines appréhendant le cauchemar comme trouble du sommeil, phénomène dissociatif signe d’un dysfonctionnement neurophysiologique.

Mais avant, les Pères de l’Église (Saint Augustin, Saint Thomas d’Aquin) se sont emparés du phénomène : de l’incubus, ils ont fait une figure démoniaque, l’incube qui agresse sexuellement ses victimes. Plus tardivement, les théologiens du XIIe siècle l’ont affublé d’un pendant féminin, le succube, nom masculin qui dérive des mots sub, « sous », et cubare, « coucher », « qui couche sous » et qui renvoie au mot succuba, « concubine », qui donne corps à une théorisation sur la « génération démoniaque » : le succube vole sa semence à l’homme dans son sommeil, se transforme en incube et féconde la femme endormie. Si dans quelques références antiques (Paul d’Égine) la dimension sexuelle de l’éphialtes apparaît, c’est toujours au second plan. C’est l’Église catholique qui donne à l’incubus une dimension lubrique prédominante, en le concevant comme un commerce sexuel avec des émanations diaboliques.

Conjointement à la transformation par l’église de l’incubus latin, les langues populaires produisent leur propre signifiant du cauchemar : l’étymologie permet d’en entrevoir le parcours. Le terme de cauchemar remonte au XVIIe siècle, la cauchemare ne désigne alors pas seulement un rêve effrayant, c’est le nom d’un mort maléfique – souvent associé à un cheval surnaturel – qui revenait la nuit profiter du sommeil de sa victime (dont il était un proche) pour la chevaucher [1]. Dans toutes les langues vernaculaires indo-européennes, l’on retrouve une racine commune qui donne une large place à l’action de fouler, écraser.

L’énigme du cauchemar

Le cauchemar se distingue radicalement du rêve par la forme de réveil qu’il ne manque pas de susciter et tire toute sa puissance de l’énigme qu’il suscite. Il s’empare du corps du dormeur tout entier, le paralyse, l’oppresse et l’asphyxie, le réveille brutalement le laissant avec un éprouvé d’impuissance paroxystique totale, sans voix, sans pensée, une angoisse sans nom, non symbolisable, il ouvre une béance questionnante. Ni les quêtes de sens où l’imaginaire peut s’engouffrer, faisant place aux mécanismes projectifs, comme dans les récits populaires antiques ou les discours ecclésiastiques moyenâgeux, ni la quête de savoir de la médecine depuis l’antiquité jusqu’aux temps modernes, ni encore celle de la science contemporaine qui prend là le risque du scientisme ou du réductionnisme ne viennent à bout de cette énigme. Si au XIXe siècle, l’énigme du cauchemar intéresse la psychiatrie, il semble qu’elle vienne interroger une limite de la psychanalyse naissante. La discrétion des analystes à l’encontre du cauchemar est soulignée par Lacan : « j’évoquerai l’expérience qui est la plus massive […], ancestrale, […] expérience toujours actuelle et dont très curieusement, nous ne parlons plus que très rarement- l’expérience du cauchemar. On se demande pourquoi les analystes, depuis un certain temps, s’y intéressent si peu » [2].

Si le rêve est bien selon Freud « l’accomplissement (déguisé) d’un souhait (réprimé, refoulé) » [3], le cauchemar vient interroger cette théorisation du rêve subordonnée au principe de plaisir. Une première limite à cette généralisation du principe fondamental du rêve était apparue avec les rêves d’angoisse. Point d’achoppement que l’étude des rêves traumatiques dans le contexte des névroses de guerre pendant le premier conflit mondial va permettre de surmonter en conduisant à une avancée considérable de l’élaboration freudienne :l’introduction d’un « au-delà du principe de plaisir » permet de rendre compte de la compulsion de répétition, met de côté le principe de plaisir et donne naissance au concept de « pulsion de mort ».

Cauchemar et objet a

C’est bien au-delà du principe de plaisir que le cauchemar surgit : dans le registre de l’innommable, hors symbolique, il est une confrontation brutale à un réel insupportable, jouissance que le réveil vient tenter de border. Mais jouissance bien spécifique comme l’indique Lacan dans son séminaire sur l’angoisse : « l’angoisse de cauchemar est éprouvée, à proprement parler, comme celle de la jouissance de l’Autre. Le corrélatif du cauchemar, c’est l’incube ou le succube, cet être qui pèse de tout son poids opaque de jouissance étrangère sur votre poitrine, qui vous écrase sous sa jouissance » [4].

Le succube et l’incube, figures imaginaires de l’attentat sexuel dans le registre du cauchemar, qui viennent jouir du dormeur, ne suscitent-elles pas l’angoisse par le questionnement de cette jouissance indicible ?

Comme le souligne Carolina Koretzky [5], « l’angoisse éprouvée dans les cauchemars ne peut [donc] pas trouver une explication uniquement à partir de la forme fantasmagorique ou monstrueuse. […] Un lien noue l’apparition d’un Autre en position énigmatique et la survenue de l’angoisse dans le cauchemar ».
Nous pouvons la suivre lorsqu’elle écrit que « l’angoisse de cauchemar [est] l’indice de l’irruption de l’objet a. […] le réveil vient éviter autant qu’il vient signaler cette rencontre-là » [6].

Le cauchemar sous sa forme de succube et d’incube pourrait alors s’entendre comme une tentative pour le sujet de figurer l’attentat sexuel comme questionnement de son rapport à l’objet a, question qui ne manque pas de susciter l’effroi mais qui peut aussi mener au fantasme.

 

[1] « Cauche – est la forme romane du latin calcare, “fouler, écraser”, et mar – est le mot germanique [désignant] ce phénomène nocturne ». Lecouteux C., « Mara-Éphialtes-Incubus », Études germaniques, janvier-mars 1987.
[2] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 75.
[3] Freud S., L’interprétation du rêve, PUF, Quadrige, 2010, p. 196.
[4] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, op. cit., p. 76.
[5] Koretzky C., Le réveil, une élucidation psychanalytique, Presses Universitaires de Rennes, 2012, p. 144-145.
[6] Ibid., p. 150.