La fiction, réponse à l’arbitraire

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Dans « L’étranger extime », Éric Laurent rappelle que « la rencontre réelle avec la jouissance est toujours marquée d’une mauvaise rencontre, soit par un excès, soit par un défaut. » [1] Qu’il n’y ait pas de rencontre réelle avec la jouissance qui ne soit mauvaise, est un fait de structure. La mauvaise rencontre avec le vouloir jouir d’un autre le dévoile tout spécialement. Quid de celui qui en fait l’expérience ? Si la justice permet de recevoir en droit la plainte d’une victime, il revient au sujet d’inventer une solution pour traiter (autant qu’il soit possible) la mauvaiseté du réel rencontré.

Après un parcours dans la façon dont Lacan, dans le Séminaire XI, serre la logique modale de la mauvaise rencontre, nous verrons comment un écrivain se met à la tâche de cerner l’impossible à dire de l’effraction subie.

Contingence de la rencontre

Dans le Séminaire XI, Lacan revient sur le concept freudien de répétition. A cette occasion, il avance, dans la leçon V, le binaire tuché/automaton. Le réel, où le rencontrons-nous, se demande-t-il. Le réel, précisément, se spécifie de se dérober. Sa rencontre est marquée du nécessaire sceau du ratage. A cette rencontre du réel, Lacan donne, dans ce séminaire, un nom, qu’il emprunte à Aristote : tuché. Tuché n’est pas du même bois qu’automaton. L’automaton relève du signifiant, c’est « la revenue, l’insistance des signes » [2] derrière quoi gît le réel. Et c’est par l’effet d’une tuché, contingente, qu’advient une rencontre du réel. Cette rencontre est toujours manquée, ce que désigne la tuché, fonction « du réel comme rencontre – la rencontre en tant qu’elle peut être manquée, qu’essentiellement elle est la rencontre manquée.» [3]
Dans la leçon VII, Lacan avance un autre binaire, au cœur même de la tuché : eutuchia/dustuchia, rencontre heureuse/malheureuse. [4] Il reprend le terme de dustuchia dans la leçon XX qui vient clore la première année de son séminaire à l’Ecole Normale Supérieure. C’est précisément à une dustuchia, une « malencontre » [5], traduit-il, qu’il doit d’avoir tenu son séminaire en ces lieux. Une mauvaise rencontre avec l’orthodoxie de l’IPA qui l’avait arrêté dans son élan vers les noms-du-père.
La dustuchia c’est la « malencontre », archaïsme dont la langue n’a gardé aujourd’hui qu’une version affaiblie, avec l’adjectif « malencontreux ». C’est une male encontre, male étant le féminin de « mal » en vieux français, et encontre, issu de encontrer, « trouver quelqu’un sur son chemin. » [6] C’est la rencontre qu’il ne fallait pas faire, celle qui, dans la contingence du hasard, fait le sujet se trouver nez à nez avec un réel. Une vie est faite de rencontres, heureuses, parfois moins. L’heur, c’est que la rencontre puisse aussi être mauvaise.

Une violence historisée

Dans Histoire de la violence, Edouard Louis revient sur le viol dont il avait été victime un soir de Noël 2012. C’est l’histoire d’une contingence : si Reda ne lui avait jamais adressé la parole alors qu’il traversait la Place de la République ce soir-là, si ce même Reda ne l’avait pas raccompagné jusqu’à la porte de son immeuble et ne lui avait proposé de le faire monter chez lui, jamais le viol n’aurait eu lieu. Et pourtant, E. Louis, s’il reconnaît la force de la tuché, n’en admet pas moins celle de la fatalité : se demandant si la rencontre se serait produite s’il était resté ce soir-là une minute de plus chez ses amis à prendre un dernier verre, ou s’il avait emprunté un autre chemin, se demandant « si une chose aussi insignifiante ne m’aurait pas permis de croiser Reda, si une différence de volonté aussi dérisoire aurait pu changer le cours de la nuit », E. Louis pose que « si ça n’avait pas eu lieu ce soir-là, ce qui s’est passé aurait eu lieu plus tard, plus ou moins de la même façon, que c’était une fatalité géographique. » [7] Cela dessine ici – et précisons que cela vaut pour lui, d’abord – une ligne subtile entre contingence et nécessité.

La première partie de la nuit passée avec Reda a tout d’une rencontre, sinon bonne, du moins agréable. Mais au matin, lorsqu’Edouard se rend compte que Reda lui a pris son téléphone et qu’il lui demande de le lui rendre, tout bascule : nouvelle contingence, dont l’écrivain tentera de revenir sur les probables – et indécidables – causes. « Toi je vais te faire la gueule » lui répond Reda alors déchaîné. Changement inattendu de Stimmung : le Reda aimant se transforme en violeur. Il ne tient qu’à un fil qu’Edouard s’en soit sorti : « Quand il me violait, je n’ai pas crié de peur qu’il me tire dessus. Je suis resté immobile. Je respirais à travers le matelas, l’oxygène avait un goût de pêche. Son bassin frappait contre moi dans un bruit mat et sec. Je me concentrais sur le goût de pêche. » [8] Il lui fallait manifester, dans un état de concentration extrême, à son agresseur qu’il lui était entièrement soumis : « C’était justement mon non-consentement qu’il cherchait à atteindre. » [9] Contingence donc, là aussi, que la vie fut préservée.
Si toute rencontre relève du hasard, la mauvaise rencontre relève également de l’arbitraire. Lacan emploie le binaire Zufall/Willkür (hasard/arbitraire) à la fin de la leçon III du Séminaire XI. Le terme allemand Willkür, composé de will (volonté) et kür (choix), sonne comme un redoublement du vouloir de l’autre. Comment un sujet ayant fait une mauvaise rencontre peut-il, singulièrement, traiter la violence de ce pur Willkür ?

Dans les heures, les jours et les semaines qui suivent, E. Louis vit à côté de sa parole et de son corps. Répéter la scène encore et encore, à la police, aux médecins, à sa famille, porter plainte, engager une procédure, c’était devenir l’événement lui-même et en même temps en être dépossédé par tous ceux qui en étaient les destinataires et qui le lui restituaient avec leurs mots, forcément à côté. Dans ce circuit de parole, une perte s’était produite, le réel de la violence n’y était plus. E. Louis fait ainsi l’expérience qu’il est parlé plus qu’il ne parle. Dans l’opération d’entendre des autres le récit du viol, il s’en voit tout à la fois dépossédé et réduit. Aussi, il lui fallait écrire, faire le récit polyphonique de la violence pour rendre la violence et réduire l’écart entre le mot et l’événement. E. Louis tente de récupérer sa voix qui s’était diluée dans celle des autres pour restituer le réel du viol.

Ce n’est pas seulement du viol dont l’auteur fait une histoire, mais de la violence, car si violence a été faite au corps, violence a également été faite au sujet, dans la parole. Les mots l’assignent à une place qui n’est pas la sienne : « Ils veulent t’enfermer dans une histoire qui n’est pas la tienne. » [10] Le sujet est entier pris dans le langage, « le langage ment » [11], pourtant il n’y a pas d’autre moyen que le langage pour dire la violence vécue.

E. Louis dit finalement la voie qui le mène à la guérison : le mensonge. S’appuyant sur Hannah Arendt, « Nous sommes libres de changer le monde et d’y introduire de la nouveauté » [12], l’écrivain, pour se réapproprier cette histoire sans pour autant ne pas faire un avec elle, va jouer avec la vérité (dont on sait qu’elle a structure de fiction) : « Ma guérison est venue de là. Ma guérison est venue de cette possibilité de nier la réalité. » [13] La variété des voix dans le livre sert ce but. L’auteur dit : « Mon histoire est à la fois ce à quoi je tiens le plus et ce qui me paraît le plus éloigné et le plus étranger à ce que je suis ». C’est dans cette tension que le récit se tient. L’écriture ouvre ainsi pour E. Louis la possibilité de se faire l’auteur de l’histoire, pour ensuite s’en écarter – ce qui s’avère ici antidote au Willkür.

 

[1] Laurent É., « L’étranger extime », Mental, n°38, novembre 2018, p. 67.
[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, p. 54.

[3] Ibid.

[4] Ibid, p. 76.

[5] Ibid., p. 237.

[6] Cf. Trésor de la langue française.

[7] Louis E., Histoire de la violence, Paris, Seuil, 2016, p. 83.

[8] Ibid., p. 157.

[9] Ibid, p. 157-158.

[10] Ibid., p. 188.

[11] Ibid.

[12] Cité par l’auteur, p. 209.

[13] Ibid.