La danse des serpents

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« Jean Tinguely, ma famille et presque toute la presse furent indignés par ce film. Seule ma mère, quelques rares critiques et le Dr Lacan prirent ma défense. » [1]
Avec ces mots, la grande artiste Niki de Saint Phalle rend compte dans son livre  Mon secret, en décembre 1992, des réactions à la sortie de son film Daddy – un film tourné en 1972 avec le cinéaste anglais Peter Whitehead. Dans ce long métrage, elle rend publiques pour la première fois, les affres de ce qui avait été sa relation avec son père. Rappelons que dans ce film, le spectateur voit des scènes d’inceste et assiste aux tirs de carabine avec lesquels « elle tue son père ».

Revenons maintenant à l’extraordinaire livre Mon secret. C’est un très émouvant témoignage chargé pour nous du poids que Lacan nous enseigne à propos de ce signifiant dans son Séminaire III. « Le témoignage, ce n’est pas pour rien que ça s’appelle en latin testis, et qu’on témoigne toujours sur ses couilles. Dans tout ce qui est de l’ordre du témoignage, il y a toujours engagement du sujet, et, lutte virtuelle à quoi l’organisme est toujours latent » [2].

« J’ai écrit ce livre d’abord pour moi-même, pour tenter de me délivrer enfin de ce drame qui a joué un rôle si déterminant dans ma vie. Je suis une rescapée de la mort, j’avais besoin de laisser la petite fille en moi parler enfin. Mon texte est le cri désespéré de la petite fille. » [3]

Le livre Mon secret est donc clairement un essai de Niki de Saint Phalle, à quarante-deux ans, pour traiter le viol subi à onze ans de la part de son père. Avant d’y livrer un tel secret, elle décrit sa rencontre contingente avec la mort. C’était l’été, et dans sa maison des vacances, elle avait croisé, lors d’une promenade, deux serpents au venin mortel : des Copperheads. Cela l’avait terrorisée et elle n’osait plus ni bouger ni respirer – « fascinée je voyais la mort pour la première fois » [4]. Elle était devenue elle-même serpent. La semaine suivante, ils avaient mis du poison contre les serpents. La fille se demanda alors : « m’avait-on exterminée avec les serpents ? » [5].
Et en effet… oui ! En quelque sorte, elle avait été exterminée cet été-là. Niki, la fille de onze ans, avait vécu une extermination.

La jouissance a toujours un caractère étranger. Quand elle fait effraction chez un enfant, via la mauvaise rencontre avec la jouissance de l’Autre adulte, elle reste, comme Niki en témoigne, quelque chose d’inassimilable. C’est sans aucun doute pire encore s’agissant du père.
L’été de ses onze ans, elle a donc eu affaire à cette rencontre troumatique, c’est-à-dire à la présence de l’Autre, son père, avec son désir opaque et obscur. Avec Freud, nous pouvons aussi sur ce point nous référer à l’hilflosigkeit [6]. Elle écrit dans son livre que ce viol avait brisé en elle la confiance en l’être humain, et qu’elle s’était sentie expulsée de la société.
« Pour la petite fille le viol c’est la mort » [7].

Mais Niki de Saint Phalle a su se réinventer, et ainsi réinventer son lien à l’Autre. Elle a incontestablement suivi son désir de ne pas être une femme soumise – soumise notamment à ce que, à l’époque, sa famille de la grande bourgeoisie attendait d’elle.

« Je suis devenue une artiste car je n’avais pas d’autre alternative ; donc je n’ai eu à prendre aucune décision. C’était mon destin. […] J’ai embrassé l’art comme sauvetage et besoin » [8].

Ses voies artistiques empruntent plusieurs chemins. Aussi bien la peinture que la sculpture, mais aussi des lettres, des pièces de théâtre, des livres, et des films. Son œuvre est immense et parfois avec des créations monumentales. On connaît ses serpents – serpents fixes, serpents qui bougent, serpents vifs en couleurs –, des serpents qui représentent justement la mort. On connaît aussi ses belles têtes de morts, et encore ses monstres, ses déesses, bien sûr ses Nanas géantes… et même une série de tableaux construits avec des tirs. Sa production, dont les œuvres mêlent délices et horreur, est vraiment hautement prolifique.

Niki de Saint Phalle se dévoile avec un grand courage dans son livre qu’elle écrit à la première personne. Elle parle de l’enfant qu’elle a été. Elle parle des enfants. Elle parle de l’horreur d’un père infâme dans une maison à la morale écrasante. Elle parle de sa haine à l’égard de son père, mais aussi de son amour. Elle parle de la honte, du plaisir, de l’angoisse et de la peur. Et aussi de la peur de parler ! Dans sa famille, aussi conservatrice que violente, communiquer était extrêmement difficile. Ce qui primait, c’était les conventions.

Niki de Saint Phalle était persuadée que de dénoncer son père ne serait pas sans de graves conséquences. Elle pensait que son père aurait tout nié, et qu’elle aurait été battue pour avoir inventé de telles infamies. Mais la conséquence principale pouvait être la perte de son amour. Et voilà que c’est elle qui a perdu l’amour pour lui – son amour « tourna en mépris » [9] !

Niki de Saint Phalle raconte aussi qu’elle a dû traverser un séjour à l’hôpital psychiatrique où elle a subi dix électrochocs. Elle nous parle des psychiatres auxquels elle a eu affaire, et surtout des préjugés avec lesquels ils l’ont entendue. Ils prenaient, l’un derrière l’autre, le parti de son père. « Selon eux, aucun homme ne pouvait être blâmé de ne pas avoir pu résister à la séduction perverse d’une petite fille ». D’où évidemment l’importance de la position différente prise, et remarquée par elle, de Jacques Lacan : « Seule ma mère, quelques rares critiques et le Dr Lacan prirent ma défense. » [10]

Quand elle décrit sa rencontre avec des Copperheads elle écrit ceci : « fascinée je voyais la mort pour la première fois de si près. Était-ce la mort ou la danse de la vie ? » [11]
Il me semble que dans ces deux phrases de Niki de Saint Phalle nous pouvons lire dans sa biographie le témoignage condensé du parcours de sa subjectivité. De la fixité de la mort, au mouvement pour y échapper.
Finalement, de la mort à la danse de la vie.

[1] Niki de Saint Phalle, Mon Secret, Italie, La Différence, 1994.
[2] Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les Psychoses, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1981, p. 50.
[3] Niki de Saint Phalle, Mon Secret, op. cit.
[4] Ibid.
[5] Ibid.
[6] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le Désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Éditions de La Martinière et Le Champ freudien Éditeur, juin 2013, p. 26.
[7] Niki de Saint Phalle, Mon Secret, op. cit.
[8] Lettre de Niki de Saint Phalle à Carla Schulz-Hoffmann, Niki de Saint Phalle, La fabrica, Guggenheim, Bilbao, p. 78. « Me convertí en artista porque no tenía otra alternativa ; por lo tanto no tuve que tomar ninguna decisión. Era mi destino”.
[9] Niki de Saint Phalle, Mon Secret, op. cit.
[10] Ibid.
[11] Ibid.