L’ « attentat » dans le cas Dora

image_pdfTélécharger cet articleimage_printImprimer cet article

Qu’est-ce qui, pour Freud, fait attentat dans le cas Dora ? En quoi et dans quelle mesure son projet d’éclairer (erklären) la détermination du symptôme (die Determinierung des Symptoms), débouche-t-il sur un os faisant pâlir l’hypothèse structurale suivie pourtant jusqu’au bout, avec la plus grande rigueur : une « difficulté de nature singulière » (« eine neue Schwierigkeit besonderer Art ») [1] dont Freud, dès ses premiers pas dans la psychanalyse, tente de rendre compte, comme il peut, à l’aide du terme allemand « Attentat » ? C’est ce que je souhaite approcher en faisant retour à deux textes de Freud pris à la lettre : celui, bien sûr, de 1905 concernant Dora [2] ; mais aussi, déjà, à l’écrit de 1895 concernant le cas Emma [3], – dans lequel, à quatre reprises, revient le mot « Attentat ». 

I) « Attentat » inarticulable, et « trauma psychique » articulé

C’est dans le paragraphe du chapitre II de l’Entwurf, intitulé « le proton pseudos hystérique » [4], que Freud, en effet, a recours au terme « Attentat ». Après avoir rappelé que « la contrainte hystérique » (der hysterische Zwang) impliquait, dans son expérience (für unsere Absicht), une « constellation psychique spéciale dans le domaine sexuel », Freud annonce qu’il veut « la discuter » [5] (sie erörten) à partir d’un cas précis, celui d’Emma, « sous la contrainte de ne pouvoir aller seule [6] dans un magasin ». Il déplie alors, de manière lumineuse, la logique structurale à l’œuvre dans « la détermination du symptôme » dont souffre Emma : la scène du rire (das Lachen) des deux commis rencontrés, seule, à treize ans, « lui rappelle » (sie erinnert) la scène plus ancienne, à l’âge de huit ans, du ricanement (Grinsen) de l’épicier qui lui pinça (kniff sie) ses organes génitaux à travers les vêtements. « Entre temps (unterdes), elle est devenue pubère », écrit Freud. « Le souvenir éveille (weckt) ce qu’il ne pouvait assurément pas faire à l’époque : une libération sexuelle [7] (eine sexuelle Entbindung) qui se mue (umsetzt) en angoisse […]. Un souvenir est refoulé, qui n’est devenu un trauma qu’après-coup (nachträglich) », précise le texte. Ce que Freud qualifie de « sexuelle Entbindung » n’est donc pas dé-liaison[8] mais « délivrance »[9] d’un effet de sens sexuel rétroactif. L’erreur de lecture, serait de confondre la logique structurale du « trauma psychique » (psychische Trauma), avec ce qui en jeu pour Freud, quand il a recours au terme « Attentat ». Le « trauma psychique » est le résultat d’une opération en trois temps, articulant les scènes I et II : « une liaison associative (eine assoziative Verbindung) entre les deux (zwichen beiden) », écrit Freud.  S’en distingue « das Attentat » : un éprouvé inarticulable, unverbindlich, pourrait-on dire ; et non plus Entbindung. « Le plus remarquable (höchst bemerkenswerk) de la sexuelle Entbindung, est qu’elle n’ait pas été nouée (nicht geknüpft wurde) à l’attentat en tant [10] qu’il a été éprouvé (als es erlebt wurde) », précise encore Freud : Il y a ce qui est déterminé par la logique structurale inhérente à l’hypothèse inconscient… Et ek-sistant à cette rigueur où chaque terme est d’égale importance, il y a : « le plus remarquable ». Autant le « trauma psychique » est mental, autant « das Attentat » touche l’énigme (Rätsel) du vivant d’un corps dont « nous ne savons pas ce que c’est » [11]. Celui-là est « lié » à une cause a-sexuelle, logique (« noyau élaborable de la jouissance » écrira Lacan) ; celui-ci témoigne d’un hetero « intransposable d’un cas à un autre cas du même type » : dénuement incurable, sans Autre, sans pourquoi ; « il y a » d’ek-sistence, hors sujet, – dont j’ai, dès lors, la responsabilité.

II) « Attentat » dans le cas Dora

Du fragment d’une analyse d’hystérie, on retient avant tout le « montage à quatre », structural, dont Lacan explicite les termes et leur articulation en 1957 à l’aide du schéma L. L’adolescente s’identifie certes à Mr K sur le plan imaginaire, mais ce lien normatif est introduit par Dora pour interroger « qu’est-ce qu’une femme ? » sur le plan symbolique. Elle trouve ainsi, au lieu de l’Autre, un savoir déjà-là, prêt-à-porter à propos d’une femme. Ce montage vacille pour Dora, à l’occasion du fameux épisode au bord du lac : « Dora ne gifle pas Mr K quand il la courtise, ou qu’il lui dit qu’il l’aime. Non pas même quand il s’approche d’elle d’une façon intolérable pour une hystérique. C’est au moment où il lui dit « ma femme n’est pas dans le circuit ». « Ce qu’il lui dit le retire en somme lui-même du circuit ainsi constitué » [12], précise Lacan dans son Séminaire IV [13]. Impasse, donc : pour Dora… Mais pour Freud aussi bien, qui, « pour s’être mis un peu trop à la place de Mr K, […] cette fois n’a pas réussi aussi à émouvoir l’Acheron », – selon la belle expression de Lacan écrite à l’occasion de son Intervention sur le transfert [14]. L’inouï que Lacan cerne ici n’est pas tant « l’Autre femme », que l’énigme de jouissance féminine, rencontrée avec le vivant du corps, à quoi répond le lien hystérique de Dora à Mme K : « l’Autre femme » comme voile à « l’Autre sexe ». Dans son écrit de 1905, Freud avance l’hypothèse d’un « courant homosexuel » (homosexuelle Strömung) [15] supposé présent, – pour l’homme, comme pour une femme. Il s’agit bien plutôt pour Lacan de tenir compte d’un hétéros, en jeu dans chaque cas, et qui ne trouve pas d’inscription dans la structure discursive inhérente à l’hypothèse inconscient. Dans sa note de 1923 à propos de son « Fragment d’analyse » de 1905, Freud rend compte lui-même de l’« embrouille complète » (in völlige Verwirrung) dans laquelle il avait pu tomber (erraten) à méconnaître « la signification (Bedeutung) […] de la motion d’amour homosexuel (gynophile) » de Dora pour Mme K, – « le plus fort des courants (Strömungen) inconscients de sa vie d’âme (ihres Seelenlebens [16]) », précise-t-il alors. « Tant en effet que l’âme âme l’âme, il n’y a de sexe dans l’affaire. Le sexe n’y compte pas. L’élaboration dont elle résulte est hommosexuelle » [17], dira Lacan en 1973, dans son Séminaire Encore.

Quid dès lors, de ce qui, pour Freud, fait « Attentat » dans le cas Dora de 1905 : quel singulier « le plus remarquable » [18] isole-t-il, – à ne surtout pas oublier derrière « le plus fort » de la vie d’âme de Dora la jeune fille ?

Dans ses Fragments de 1905, Freud ne manque pas d’isoler l’importance de l’épisode survenu au bord du lac : « L’expérience vécue (In der Erlebnis) avec Mr K – la déclaration d’amour (in der Lieberwerbung) suivie de l’outrage (Ehrenkränkung) – organisait ainsi (wäre also … gegeben [19]) pour notre patiente Dora, le traumatisme psychique (das psychische Trauma) que Breuer et moi avions jadis présenté (hingestellt) comme condition préalable indispensable à la naissance (Entstehung) d’un état hystérique », écrit Freud, en 1905. Il adjoint aussitôt deux remarques, de références textuelles distinctes : « ce nouveau cas, précise-t-il déjà, présente toutes les difficultés qui m’incitèrent à aller au-delà (über) de cette théorie » [20]. La référence textuelle est clairement ici celle des Etudes sur l’hystérie (1895). Freud fait une seconde remarque, concernant cette fois : « une difficulté inédite singulière » (eine neue Schwierigkeit besonderer Art). « Toutes les difficultés » (alle die Schwierigkeiten) de la première remarque, sont augmentées (vermehrt) d’une « difficulté inédite singulière ». De quelle « supplément » s’agit-il ? On est en droit de poser la question : Freud, en effet, affirme d’abord que « le traumatisme qui nous apparaît dans la vie de Dora, comme il arrive si souvent dans l’histoire des maladies hystériques, est incapable d’expliciter (zu erklären), de déterminer (zu determinieren) la particularité des symptômes » (die Eigenart der Symptome) [21]. C’est une invitation à se servir des lumières structurales de l’hypothèse inconscient pour interpréter un symptôme ; – invitation qui s’inscrit plutôt dans le cadre de la première remarque, et dont Freud s’acquittera dans les pages suivantes de son texte. Rappelons que la parution des Fragments est contemporaine de la première édition en allemand des Trois essais sur la théorie sexuelle : le cas Dora est ainsi occasion, pour Freud, de récuser la soi-disant « innocence de pensée (Gedankenunschuld) dans le sens où l’entendent parents et éducateurs » [22] ; et d’interpréter les symptômes de la jeune fille apparus dans sa huitième année (« toux », « aphonie », « dégoût ») en impliquant les théories sexuelles infantiles, dépendantes des différentes modalités de l’objet perdu (verloren Objekt) des pulsions partielles : « Il n’était pas prodigieux (wunderbar) que notre hystérique, bientôt âgée de 19 ans et qui avait entendu parler de telles relations sexuelles (solchen Sexualverkehrs) – la succion du membre -, développât un tel fantasme inconscient et l’exprimât (zum Ausdruck bringt) par une sensation d’irritation dans la gorge et par la toux » [23], écrit Freud, faisant valoir ainsi l’affinité entre « fantasme inconscient » et enveloppe formelle d’un symptôme apparu chez Dora en sa huitième année : à un moment où le père (qui reçoit alors toute l’attention de Mme K), « apparaît comme un homme malade, frappé dans sa puissance vitale », rappellera Lacan, dans son Séminaire IV [24]. Point ici de « difficulté inédite singulière » ; plutôt le souci « d’éclairer la particularité du symptôme » via la détermination structurale (die Determinierung) inhérente à l’hypothèse inconscient. Quelle suite, dès lors, Freud accorde-t-il à l’existence d‘une « difficulté inédite singulière », supplémentaire ? Une indication est donnée, trois phrases après l’énoncé de la seconde remarque : « si nous ne voulons pas que la théorie traumatique parte en fumée (die traumatische Theorie nicht aufgehen), nous devons (müssen) nous reporter à l’enfance afin de rechercher (suchen nach) les « influences » (nach Einflüssen [25]) ou bien (oder) les « marques » (Eindrücken), lesquelles (welche) opèrent (wirken) comme analogue à un trauma » [26].

C’est une « porte à deux entrées » [27] que Freud trace ici à grands traits : il y a ce qui relève du « trauma psychique » (psychische Trauma), lié à l’hypothèse structurale de l’inconscient… Et il y a ce qui relève des Eindrucken, « hors liaison associative » pourrait-on dire en utilisant les termes de 1895 du cas Emma. Le « trauma psychique » implique la supposition de l’Autre, au principe du « versant organisé » du symptôme, – celui que Lacan, dans son Séminaire RSI, considérait comme « le plus ennuyeux, du moins du point de vue du psychanalyste » [28]. Les Eindrücken relèvent d’Un, réel, – « Ein sans Autre », pourrait-on dire avec Lacan : tel bout de langue et non pas tel autre, dès longtemps isolé (Dieu sait pourquoi), ayant marqué l’énigme du vivant d’un corps, celui qu’on a ; in-ouï qui dès lors s’itère dans le symptôme, sous couvert du sens-joui mental que procurent les « liaisons associatives ». Freud peut sembler peu disert sur ce qu’il isole sous le terme allemand Eindrücken [29]. N’est-ce pas assez, pourtant, qu’il les distingue ici expressément des « influences » supposant l’Autre ? « Cela (Es) ne se produit (zustande) pas plus d’une fois, alors que la capacité de se répéter (sich zu wiederholen) fait partie du symptôme hystérique (…). » Le sens (Sinn), le symptôme hystérique ne l’apporte pas avec lui, il lui est conféré (verlieben), il a été pour ainsi dire soudé (verlötet [30])à lui, précise Freud, quelques pages plus loin, dans ses Fragments [31] : « la capacité de se répéter » du sens-joui « soudoie » (bedingt [32]) en quelque sorte, le hors sens des « marques » (Eindrucken). Le terme « impression », utilisé dans les éditions françaises, gomme la « difficulté singulière inédite » qu’introduit l’existence des Eindrucken faisant « attentat » au règne, mental, des Einflüssen de « la vie d’âme ». De même, la traduction en « complaisance somatique », rate-t-elle ce dont Freud tente de rendre compte, comme il peut, sous le vocable de « ein gewisses somatisches Entgegenkommen » : Freud isole ici « un certain aller au-devant » structural, répondant, dans l’hystérie, à une ek-sistence sans loi, hors discours, toujours déjà rencontré avec le corps. Pas la moindre « complaisance », ici, avec l’énigme du vivant d’un corps qu’on a, – énigme dont la rencontre « tout ce qu’il y a de plus hétéro », rend chacun, plus que jamais, « Autre-à-soi-même » : « C’est plutôt de refus de corps qu’il s’agit, dira Lacan dans son séminaire L’envers ; à suivre l’effet du signifiant maître, l’hystérique n’est pas l’esclave. Elle fait à sa façon la grève (…). Elle démasque pourtant la fonction du maître dont elle reste solidaire, mais dont elle se soustrait à titre d’objet de son désir » [33]. La cause, a-sexuelle (supposant l’Autre), bouchon de l’éprouvé singulier d’une jouissance impartageable, sans pourquoi.

« L’énigme » (Rätsel) hystérique : pas question, pour Freud, de la résoudre. Mais (sondern) de la réduire, – la réduire à son réel, pourrait-on dire : « sondern auch um ein Stück verkleinert ist », écrit Freud [34].

 

[1] Freud S., Studianausgabe, Band VI, Fischer Taschenbuch Verlag, 1982, p. 104.
[2] Freud S., « Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora) », Cinq psychanalyses, PUF, 1970 ; texte allemand : « Bruchstück einer Hysterie-analyse », Studienausgabe, op. cit.
[3] Freud S., Aus den Anfägen der Psychoanalyse (1887-1902), Fischer Verlag, 1962, p. 353-357.
[4] Freud S., « Entwurf einer Psychologie», Naissance de la psychanalyse, PUF, 1972, p. 363-366.
[5] Erörten = discuter (et non pas « illustrer »).
[6] En italique dans le texte.
[7] Idem.
[8] Proposition de traduction dans l’édition complète PUF de S. Freud, 2006, p. 658.
[9] Entbidung = délivrance ; (en médecine = accouchement).
[10] Le mot allemand als désigne à la fois une conjonction de coordination (= comme, en qualité de, en tant que), et une conjonction de temps (= lorsque, quand).
[11] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 26.
[12] Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1994, p. 143.
[13] Ibid., p. 140-144.
[14] Lacan J., « Intervention sur le transfert », Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 224.
[15] Freud S., « Bruchstück einer Hysterie-analyse », Studienausgabe, op. cit., p. 133.
[16] Ibid., p. 184.
[17] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 78.
[18] Cf. l’expression de Freud concernant le cas Emma (1895) : « Le plus remarquable (höchst bemerkenswerk) de la délivrance de sens sexuel (sexuelle Entbindung) est qu’elle n’ait pas été nouée (nicht geknüpft wurde) à l’attentat (Attentat) en tant qu’il a été éprouvé (als es erlebt wurde). Freud S., « Entwurf einer Psychologie», Naissance de la psychanalyse, op.cit., chap II, §4.
[19] Geben = donner, faire présent, offrir, accorder, organiser.
[20] Freud S., « Bruchstück einer Hysterie-analyse », Studienausgabe, op. cit., p. 104 (note 2) / p. 17 (note 1) pour l’édition française.
[21] Ibid.
[22] Ibid, p. 124.
[23] Ibid, p. 126.
[24] Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, op. cit., p. 140-144.
[25] Einfluss= embouchure, influence ; einflussreich = influent.
[26] Freud S., « Bruchstück einer Hysterie-analyse », Studienausgabe, op. cit., p. 105.
[27] « Avec le concours des deux côtés » (des Beitrages von beiden Seiten), écrit Freud un peu plus loin dans son texte (Freud S., « Bruchstück einer Hysterie-analyse », Studienausgabe, op. cit., p. 116).
[28] Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « R.S.I. », leçon du 19 novembre 1974, inédit.
[29] « J’ignorais encore (en 1896) que des individus restés normaux subissent pendant leur enfance les mêmes marques (Eindrucken), et en conséquence, j’attachai alors plus d’importance à la séduction », écrit Freud la même année dans ses Trois essais (Freud S., Trois Essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard / folio essais, 1985, p. 86).
[30] Verlötet = littéralement : noué
[31] Freud S., « Bruchstück einer Hysterie-analyse », Studienausgabe, op. cit., p. 116 / p. 28 pour l’édition française.
[32] « L’on peut se demander, une fois l’origine psychique admise (zugestanden), si les symptômes de l’hystérie sont nécessairement entièrement « soudoyés » ainsi (notwendig alle psychsch bedingt sein) », écrit Freud (Freud S., « Bruchstück einer Hysterie-analyse », Studienausgabe, op. cit., p. 116. L’édition française rate la subversion qu’introduit le verbe allemand bedingen (engager, soudoyer), en le traduisant par « déterminer » (p. 28 pour l’édition française).
[33] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991, p. 107.
[34] Freud S., « Bruchstück einer Hysterie-analyse », Studienausgabe, op. cit., p. 117.