Joan Rivière, bref retour sur un cas qui a changé la psychanalyse

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Joan Rivière (1883-1962) [1], psychanalyste anglaise compte parmi les figures de femmes ayant pris part aux Grandes controverses avant et durant la Deuxième Guerre mondiale, elle se distinguait par sa rigueur, sa fermeté, son élégance, sa culture et sa beauté. Elle prit très tôt le parti de Mélanie Klein contre celui d’Anna Freud, bien qu’elle ait été au nombre des analysantes et des femmes proches de Freud.
Mais je n’irai pas ici plus loin dans la biographie de cette grande psychanalyste, ce qui compte aujourd’hui pour nous c’est l’intérêt que Lacan a porté à l’une de ses communications intitulée  « La féminité en tant que mascarade » (1929). Il reprend le terme de « mascarade » –sans citer son auteur – dans son écrit « Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine [2]», dans son Séminaire en revanche il est plus explicite et même laudatif [3].
Ceci nous amène au thème qui, lors de la préparation des Journées 50 nous a paru si important : celui du consentement d’une femme à la relation sexuelle et du trouble de nombreux hommes qui vont jusqu’au passage à l’acte éventuellement mortel devant le fait qu’une femme peut être pour eux un mystère exaspérant : « le mystère du langage » dira un jour Lacan [4].
Le cas rapporté par Joan Rivière est apparemment paradoxal. C’est en effet d’une femme accomplie qu’il s’agit, une femme heureuse dans son mariage, à la sexualité épanouie et très décidée dans le cours de sa vie professionnelle où elle trouve de nombreuses satisfactions et une indépendance certaine dans sa vie sociale. Il y a cependant un détail qui cloche et qui fait symptôme pour elle : lorsqu’elle a obtenu un succès lors d’un congrès professionnel au lieu de pouvoir s’en réjouir, elle est saisie par l’angoisse et – dans la soirée qui suit l’événement – non seulement se dévalorise auprès des hommes mais ne peut s’empêcher d’avoir à leur égard des attitudes clairement sexuelles. Le manège qui s’ensuit vise selon elle à empêcher une rétorsion en jouant ensuite auprès d’eux la petite fille séductrice comme elle s’était jadis comportée à l’endroit de son père. C’est ce manège impudique qu’elle nomme : mascarade. Ce cas a beaucoup intéressé Lacan qui portera le terme de la mascarade féminine à la hauteur d’un concept.
D’abord en établissant qu’il « n’y a pas de rapport sexuel » (y entendre que même une sexualité satisfaisante ne permet pas aux deux partenaires de faire Un : le symptôme – aussi discrètes que soient ses manifestations – l’empêche). Ainsi peut-il dire, dans une « Conférence sur le symptôme à Genève » en 1975 : « Ce n’est pas seulement qu’il n’y a pas La femme. La femme se définit d’être ce que j’ai épinglé déjà bien avant et que je répète pour vous – du pas toute. Cela va plus loin, et ce n’est pas de l’homme que cela vient, contrairement à ce que croient les membres du M. L. F., c’est d’elles-mêmes. C’est en elles-mêmes qu’elles sont « pas-toutes ». À savoir qu’elles ne prêtent pas à la généralisation. Même, je le dis là entre parenthèses, à la généralisation phallocentrique [5]».

Pour le cas proposé par Joan Rivière c’est bien de cela qu’il s’agit. Elle a beau répondre à la norme d’une femme belle, heureuse dans sa vie amoureuse professionnelle et sexuelle, parfait modèle de la grande dame anglaise de son époque, il y a ce petit symptôme qui fait qu’elle n’est pas tranquille avec une position qu’elle juge elle-même « phallique » en tentant de s’égaler aux hommes de sa profession. Ce symptôme à la fois caché et impudique dans sa réalisation ne provient pas seulement à cette femme d’exception de la norme sociale qui réprime les femmes trop ambitieuses. Ce phénomène sociologique n’a pas cessé encore aujourd’hui bien que les luttes des mouvement féministes divers aient atténué ce ravalement en partie (on apprend par exemple régulièrement que les salaires des femmes ne sont toujours pas égaux à ceux des hommes à compétence égale).
Il y a plus pour la patiente de Joan Rivière (qui n’est autre qu’elle-même) : son symptôme est pris dans son « hystoire » : elle l’attribue à la culpabilité qu’elle éprouve d’avoir par ses prouesses intellectuelles et par son talent, « dépassé » son père. Le « pas-toute » dans la généralisation phallique est en quelque sorte nécessaire pour elle sous la forme de ce qu’elle interprète inconsciemment comme une faute qu’elle doit réparer et affirmer en même temps par son symptôme. Lacan ne s’y trompe pas : il considère que ce symptôme est pour cette femme le moyen d’affirmer qu’elle n’est pas toute phallique dans sa jouissance.

C’est aussi le moyen de se distinguer de toute autre femme et d’affirmer que La Femme – celle qui serait le modèle idéal pour toutes les femmes n’existe pas – comme ce cas l’indique.
Un pas de plus dans l’analyse précise le fantasme auquel ce symptôme est suspendu : elle se rêve en femme de basse condition, qui s’arrange pour se faire « violer » par un homme noir.

C’est ce qui fait que dans ses « Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine » Lacan développe ce que l’on pourrait appeler sa « thèse de l’effet de voile » : c’est sous le voile du fantasme que chaque femme peut avoir accès à sa part phallique. Car sur ce voile s’inscrit le phallus comme semblant. Lorsque le voile du fantasme se déchire (c’est par exemple le cas pour la patiente du cas de Joan Rivière – de son fait même, puisqu’elle peut reconnaître sa part symptomatique de femme aguicheuse), la pudeur féminine (défense par le voilé) et la « forme érotomaniaque de l’amour féminin [6]» entrent en conflit. C’est sur ce point que l’acte sexuel du côté féminin et du côté masculin échappe à la symétrie : difficile à expliquer dans notre époque égalitaire où l’on croit tout pouvoir régler par le contrat…
Elle consent à être une femme accomplie et conforme au modèle de la parfaite maîtresse de maison, à condition de rivaliser avec les hommes dans les choses de la culture.
Mais il y a encore autre chose dans ce cas qui permet à la patiente d’analyser plus loin ce symptôme qui apparaît d’abord comme une recherche de réassurance auprès d’hommes qui l’admirent [7] mais, ainsi que Lacan le développe cette « mascarade » montre que « le sens de sa relation avec les personnes de l’un ou l’autre sexe apparaît de plus en plus évidemment […] dominé par le souci d’éviter châtiment et rétorsion de la part des hommes qui sont ici visés [8]» et recouvre une agressivité secrète. La féminité déclare Joan Rivière « peut être portée comme un masque [9]».
Loin de faire tache dans le tableau de son apparent équilibre amoureux et intellectuel, Lacan suggère que l’épouse admirable et désirante qu’elle est devenue, elle le doit à ce symptôme de rivalité phallique avec son père et à la culpabilité qui est liée au fait de vouloir sauvegarder son « avoir phallique ». D’où la tromperie à l’endroit de l’Autre, ou en quelque sorte le « mensonge » de son équilibre amoureux et social, pourtant apparemment idéal [10]. En effet le père est supposé dans le fantasme – et c’est le ressort du symptôme – être interdicteur. Elle aurait « dépassé » son père et sa « faute » ce dont elle jouit, consisterait en une transgression qui perpétue l’angoisse sans la résoudre.

Le commentaire que Lacan fait en 1958 du cas de Joan Rivière, rédigé en 1929 (car tout porte à croire que c’est d’elle-même qu’il s’agit), en termes œdipien, peut aussi être lu comme délivrant un enseignement au-delà de l’Œdipe. Grâce à Rivière et à sa lecture par Lacan, la sexualité des femmes nous enseigne sur les semblants dont le phallus au premier chef, car sous le voile il n’y a qu’un trou et c’est le voile qui donne à ce rien sa valeur phallique.

On peut penser que Lacan poursuivra notamment au moment du Séminaire xx ce qu’il avait entamé avec les « Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine » et plus précisément que ce sera le fil ultime de toute son œuvre.

[1] Cf. Rivière J., « La féminité en tant que mascarade », Féminité Mascarade : Études psychanalytiques réunies par M.-Ch. Hamon, Paris, Seuil, coll. Champ freudien, 1994 ; Cf. Miller D., « La galerie des analystes, Joan Rivière 1883-1962 », Ornicar ?, n°44, p. 149.
[2] Lacan J., « Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine » (1960), Écrits, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 1966, p. 732. C’est à cet endroit qu’on trouve la célèbre citation : « La castration ne saurait être déduite du seul développement puisqu’elle suppose la subjectivité de l’Autre en tant que lieu de sa loi. L’homme sert ici de relais pour que la femme devienne cet Autre pour elle- même, comme elle l’est pour lui. »
[3] Voir notamment le récit du cas par Lacan lui-même dans Le Séminaire, livre v, Les formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris Seuil, coll. Champ Freudien, 1988, p. 25.
[4] Lire le très bel article de Laure Naveau, « La pudeur et le voile », posté le 11 juin 2020 sur le blog DESaCORPS n°4. Elle y présente notamment cette formulation utilisée par Lacan dans sa « Préface à L’Éveil du printemps » de Wedekind.
[5] Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme » (1975), (disponible sur internet).
[6] Lacan J., « Propos directifs… », op. cit., p. 732.
[7] Sur ce point on trouvera sur internet un article d’Hélène Bonnaud intitulé « Mascarade », dans la Série Ornicar ? digital qui examine notamment le rêve central rapporté par la patiente et souligne – à juste titre – les limites de l’interprétation oedipienne dans ce cas.
[8] Lacan J., Le Séminaire, livre v, Les formations de l’inconscient, op. cit., p. 255.
[9] Hamon M. Ch., Féminité mascarade, op.cit., p. 206.
[10] Nous retrouvons ici la culpabilité inconsciente que Freud signalait dans « l’attentat sexuel » du cas Emma.