Incident sexuel primaire [1]

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Dans L’Âge d’homme [2], son livre le plus célèbre paru en 1939, Michel Leiris entendait rassembler les vestiges de la métaphysique de son enfance [3], cadre dans lequel tout le reste s’est logé. [4]

Par un bel après-midi d’été, à l’âge de six ou sept ans, lors d’une halte dans une clairière au cours d’une promenade avec sa mère, ses frères et sœur, surgit un évènement énigmatique qui perturba définitivement la trame sa vie : d’une manière inopinée, ce lieu devint le théâtre de sa première érection. Causée par la vue d’un groupe d’enfants de son âge escaladant des arbres pieds nus, il en fut bouleversé par la pitié, sentiment qu’on l’avait enseigné à éprouver à l’égard des « petits pauvres. » [5]

Sa « petite machine » [6], nom donné par sa mère à ses parties génitales, se mouvait-elle de façon incongrue en toute indépendance ? Il perçut cette modification comme causée du dehors, pas du tout auto-érotique, « tout ce qu’il y a de plus hétéro » [7], non prise en charge par le symbolique. Comment intégrer ce nouvel élément ? Il subjectiva cette érection brusque et mystérieuse comme une sorte d’irruption de la nature dans son corps [8], comme une manifestation certes étrangère, mais naturelle en tant que pas encore contaminée par le signifiant.

Pourquoi cette scène l’impressionna au point d’en rester inoubliable ? À cet instant il constata une bizarre coïncidence mais n’établit aucun lien direct entre son érection et la scène qui l’avait provoquée. C’est bien plus tard qu’il se rappela une sensation étrange : ce qu’il éprouvait en imaginant le contact à la fois délicieux et douloureux de la plante des pieds sur l’écorce rugueuse. Ainsi, à la jouissance de l’érection surprenante s’ajouta celle, exquise, de la sensation imaginée des pieds nus sur l’écorce. S’incluent encore dans la perception de son trouble, l’aspect minable de ces enfants en haillons et la pointe de vertige produite par l’appréhension de leur chute. [9] Ce vertige le fit chavirer. Il avait déjà connu ce vertige autrefois. Il était alors beaucoup plus jeune, quand un « Reusement ! » énoncé avec bonheur en sauvant de la catastrophe un petit soldat [10], fut repris par un « heureusement » qui le laissa interdit, déjà « en proie à une sorte de vertige. » [11]

Le temps paisible où tout se passait entre l’enfant, la mère et le phallus imaginaire fut perturbé par cette jouissance nouvelle. L’incident sexuel, inaperçu de l’entourage et impossible à dire, introduisit la discontinuité dans le dialogue avec sa mère en échappant au registre de la demande qui réglait auparavant leurs rapports. Le lien de causalité, reconstruit dans l’après-coup équivalait à l’énoncé d’un fantasme, et signalait un trait primaire de perversion [12] – un groupe d’enfants grimpant pieds nus aux arbres auraient pu tomber –. L’incident le marqua au point que « la vue d’une femme belle aux pieds nus et couverts de poussière » [13] restera pour lui source d’émoi.

À sept ans une question le passionnait au théâtre : comment le héros passait tant bien que mal « du chaos miraculeux de l’enfance à l’ordre féroce de la virilité. » [14].

Peu après la scène du bois, on lui fit visiter le château de Versailles et il tomba en arrêt devant un tableau représentant Napoléon blessé à Ratisbonne. Il réitéra la scène dans ses jeux : coiffé d’un bicorne de papier, à califourchon sur “Mirliflore” âne à roulettes, tendant un pied vers le sol, surmontant la souffrance avec une moue dédaigneuse, il attendait calmement des soins pour sa blessure. « J’éprouvais à dénuder mon pied tout près de la poussière et du gravier, la même énigmatique et troublante sensation que j’éprouvais presqu’au même lieu et à la même époque, en voyant des enfants grimper pieds nus aux arbres. » [15] Sa moue de dédain lui semblait être le comble de l’expression virile. Ce faisant, il endossait les insignes de la virilité : un petit soldat, encore, un bicorne, une moue, et le pied nu blessé qui intégrait la sensation de la scène antérieure. Il symbolisait par ce jeu la jouissance énigmatique en l’associant à ces insignes saisis dans le tableau.

Cependant M. Leiris ne trouva pas en son père un rival sérieux, n’ayant jamais eu l’idée d’un lien vraiment érotique entre sa mère et lui. Il en éprouvera des difficultés à s’engager dans les relations amoureuses avec les femmes.

La figure masculine influente, moteur pour lui de la métamorphose de l’idéal du moi, fut son oncle l’acrobate. [16] Cet original aimait les femmes. Il fut acteur, chanteur de café-concert, jongleur dans un cirque, et épousa une avaleuse de sabres. Il initia son neveu au cirque, au music-hall, à la magie et lui fit découvrir Charlot. Certains préceptes qu’il lui répétait sont restés gravés en lui.

Toute cette alchimie provoqua, à terme, l’émotion toujours ressuscitée par « la vue d’une femme belle aux pieds nus et couverts de poussière ». Ce qui n’empêchera pas le passage en contrebande d’un autre mode de jouissance. Un camarade d’école lui ayant appris comment on pouvait transformer en l’instrument d’une jouissance dévorante l’organe jusqu’alors consacré à la satisfaction de ce qu’en langage enfantin on nomme les « petits besoins ». Il pratiquera cette activité fort longtemps et envisagera d’écrire un essai basé sur son expérience.

Néanmoins, la sublimation se constituera comme centrale dans sa vie. Il se préoccupera surtout de son goût de la langue qui émergea lors de la scène du « Reusement ! » lui permettant de sentir obscurément en quoi le langage articulé le dépassait.

« Je trouvais dans le maniement du langage, écrit-il dans L’Âge d’homme, un certain plaisir sensuel – goûtant le poids et la saveur des mots, les faisant fondre dans ma bouche comme des fruits – et ce plaisir prenait le pas, dans l’ordre de mes préoccupations, sur les jouissances proprement érotiques. » [17]

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Cause et consentement », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, Leçon du 13 janvier 1988, inédit.
[2] Leiris M., L’Âge d’homme, Paris, Gallimard, Folio, 1979, p. 39-40.

[3] Cf. Leiris M., L’Âge d’homme, op. cit., p. 29.

[4] Ibid., p. 41.

[5] Ibid., p. 39-40.

[6] Ibid., p. 39.

[7] Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme », Le Bloc-notes de la psychanalyse, n°5, 1985, p. 5-23.

[8] Cf. Leiris M., L’Âge d’homme, op. cit., p. 40.

[9] Ibid.

[10] Cf. Leiris M. La règle du jeu, T1, Biffures, Paris, Gallimard, 1991, p. 11.

[11] Ibid., p. 12.

[12] Freud S., « Un enfant est battu », Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1978, p. 219-243.

[13] Leiris M., La règle du jeu, T3, Fibrilles, Paris, Gallimard, 1992, p. 96.

[14] Leiris M., L’Âge d’homme, op. cit., p. 42.

[15] Ibid., p. 107-108.

[16] Ibid., p. 76.

[17] Ibid., p. 186.