Freud et Schiele, nos contemporains…

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Avant même la première séance de cartel, ça travaille à partir des signifiants mis en exergue pour les 50es journées de l’Ecole de la Cause Freudienne Attentat sexuel. C’est au détour des associations, des questions, que surgissent des points vifs, des éclairs de savoir. Ici, il a été question du travail d’Egon Schiele, de sa peinture et de la lecture de ses écrits qui donnent à entendre sa proximité avec le discours freudien, leur contemporanéité, et l’actualité des questions qu’ils travaillaient.

Freud déchire le discours contemporain quand, en 1905, il publie ses Trois essais [1]. Un voile se lève sur la sexualité infantile, qui provoque en retour, haine et discrédit. Aux avancées freudiennes, la réponse se fait violente, à la mesure peut-être du dévoilement produit. Freud ouvre alors une question : le corps, même enfantin, est traversé par la pulsion, il est vivant. Freud y avance que la pulsion atteint le corps, et que c’est elle qui pousse chaque sujet à élaborer une réponse. Chez l’enfant les théories infantiles en sont le fruit : « Sous l’influence des pulsions partielles, il [l’enfant] va se mettre à échafauder un certain nombre de théories sexuelles infantiles ; […] il conçoit le rapport des sexes comme un acte d’hostilité, une sorte de domination violente.» [2]. Ainsi le corps de l’enfant, agi par la pulsion, lui échappe, et c’est le deuxième point qu’avance Freud, ce sont la violence et l’hostilité qui surgissent au point de la rencontre entre les sexes : il n’y a pas, entre les sexes, de rapport harmonieux. Il s’agit bien plus d’un attentat, sexuel, qui fait violence et qui exige d’y répondre. En cela, il est possible d’entendre que l’amour est une élaboration secondaire, que « faire l’amour », ça ne va pas de soi. Les théories élaborées par l’enfant, pour donner un sens à ce rapport entre les sexes, pourraient-elles avoir comme fonction de supporter ce non-rapport fondamental ? Ainsi, les théories infantiles peuvent être considérées comme des embryons du fantasme, dont on entend dès lors, la nécessité. Les théories infantiles, mêlant imaginaire et symbolique, participent de la construction d’une réponse, singulière à chaque fois.

A la même époque, Egon Schiele peint. Sa peinture mais aussi les quelques écrits qu’il a laissés derrière lui témoignent de l’influence de la naissance de la psychanalyse. Schiele peint des corps, de femmes, d’enfants, mais également le sien à de nombreuses reprises. Son travail est traversé par la jouissance et de là surgit un trait dur, violent faisant apparaître des corps mus par la jouissance. Il cherche, dit-il, à saisir « la lumière qui vient de tous les corps » [3].

Certaines de ses œuvres furent condamnées car trop sulfureuses. Schiele fut emprisonné, certains dessins brûlés, et notamment ceux qui mettaient en scène des enfants. Ce que Schiele montrait, cherchait, pour lui-même, en le mettant en scène, fut frappé de censure : il s’agit de  n’en vouloir rien savoir. Schiele, enfant éternel, comme il se nommait, cherchait, par la mise en scène des corps, sans fond, à capter une universalité des corps vivants. Ainsi, il crée « un dispositif consistant à représenter un corps sur un simple fond monochrome dont il se servira souvent par la suite pour affirmer un art universel dénué de toute indication de temps ou de lieu…» [4]. Des corps, juste des corps, traversés, rendus plus laids, donnant à voir une violence, celle de la jouissance qui les attente. Schiele sera, durant sa courte vie, extrêmement productif, répétant toujours l’acte de peindre. Il répète, mais ce n’est pas tant l’universalité des corps qui surgit que sa singularité à lui, ses tentatives de réponse, via l’image.

La jouissance des corps ne peut être représentée, elle reste toujours ex-time : le plus intime et, à la fois, le plus étranger, extérieur. C’est cela l’attentat, celui de la jouissance qui se répercute au cas par cas. Schiele dit qu’il se « rebelle contre tous les assauts de la vie » [5] et il convoque celui qui pose le regard sur ses œuvres : « Regardez, si vous le pouvez – le dedans d’une œuvre d’art ! » [6]. Schiele vendait ses œuvres comme des fragments de lui, elles enfermaient cette part de lui-même, jouissante, étrangère et si intime, livrée en peinture.

Freud et Schiele lèvent tous deux le voile de l’attentat sexuel produit par la jouissance, ils en supportent les conséquences : Freud par le dénigrement de ses avancées théoriques, et Schiele par sa condamnation, la sienne et celle faite à certaines de ses œuvres.

Tous deux m’amènent à m’interroger sur le vivant de cette question, s’agissant des enfants, de la sexualité qui vient à eux, percutant leurs corps, comment aujourd’hui peut-on leur parler de sexualité ? Schiele, comme Freud entendent l’enfant comme un sujet, ayant à faire avec ce qui se présente, s’éprouve. Ils sont sur ce point, sans garde-corps nous dit Schiele : « Chaque individu doit lui-même combattre et jouir de ce pour quoi la nature l’a conçu. Un enfant encore ignorant a déjà ce qu’il faut pour traverser un pont très long exposé aux pires tempêtes. Nul garde-corps ne sécurise cette passerelle étroite et étendue. » [7]

C’est un délicat chemin entre combat et jouissance qu’indique Schiele, qui fait écho aux théories infantiles de Freud. Le discours contemporain prône l’égalité des sexes, et si par quelques abords cette avancée est bienvenue, il reste que, sur le versant de la jouissance, ce n’est pas si simple.

« La jouissance n’est pas programmée dans l’espèce humaine. Il y a là une absence, un vide. Et c’est une expérience vécue, c’est une rencontre, qui donne, pour chacun, à la jouissance, une figure singulière. Là est le scandale. » [8]

C’est la jouissance qui attente au sujet d’abord, mais aussi le discours de la science qui nourrit le discours contemporain. À l’attentat, on peut choisir de répondre par la violence, ou omettre d’y répondre…

La psychanalyse en cela est subversive, elle, qui considère la jouissance comme Une, le sujet comme Un, et qui se propose de soutenir l’élaboration d’un savoir y faire avec au un par un, sans discours préétabli, sans programme. La question de Freud, les tentatives de réponses de Schiele restent ouvertes aujourd’hui, et l’attentat pourrait aussi venir d’un discours normé qui, en prônant l’idéal de l’égalité entre les sexes, entrave ce qui pour chacun se présente comme une brèche dans le corps, et qui engage le sujet, l’unique, à trouver sa réponse.

[1] Freud S., Trois essais sur la théorie de la sexualité, Paris, Gallimard, 1962.
[2]  Freud S., Cinq leçons sur la psychanalyse, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2015, p. 87.
[3] Schiele E., Je peins la lumière qui vient de tous les corps, Lettres et poèmes radieux issus des plus sombres tourments du peintre viennois, Paris, Agone, 2016, p.49.
[4] Hermann M., Note éditoriale aux cinq mille six cent signes, in. Schiele E., op.cit., p. VIII.
[5] Schiele E., Je peins la lumière qui vient de tous les corps, Lettres et poèmes radieux issus des plus sombres tourments du peintre viennois, op.cit., p.46.
[6] Ibid., p.48.
[7] Ibid., p.45.
[8] Miller J.-A., Choses de finesse en psychanalyse, Enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 19 novembre 2008, inédit.