Fantasme / Réel

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L’autre grande découverte freudienne, la sexualité infantile, fit le plus grand scandale dans les années 1905 à Vienne, mais suscita aussi la critique de certains des premiers psychanalystes, et des plus éminents, qui finirent par quitter Freud. Dans une des préfaces aux Trois essais sur la théorie de la sexualité Freud dit que, au fond, pour tout ce qui est des mécanismes de l’inconscient, de formation des symptômes, du refoulement, du conflit qui entraîne la maladie, la psychanalyse jouit d’une reconnaissance croissante et retient même l’attention de certains opposants de principe. Mais que la partie de la théorie qui est, comme il dit, « aux frontières de la biologie », a continué de soulever une opposition intense et a même amené certaines personnes qui s’étaient activement intéressées à la psychanalyse « à adopter de nouvelles conceptions qui devaient restreindre à nouveau le rôle du facteur sexuel dans la vie psychique normale et pathologique » [1]. Dès sa première lettre, Jung avait déjà dit à Freud qu’il était d’accord avec lui pour tout ce qui concerne la méthode des associations libres et le mécanisme de formation des symptômes, mais qu’il émettait des réserves pour ce qui est de la genèse sexuelle de l’hystérie et de la théorie de la sexualité en général [2].

Cependant, la mise au jour de l’existence d’une sexualité infantile (que Freud qualifie de « perverse », dans la mesure où elle comporte une dénégation de la différence des sexes [3]), c’est-à-dire cette mise en continuité de l’enfance avec l’âge adulte au niveau de la jouissance, n’a jamais impliqué pour Freud qu’enfants et adultes pourraient désormais se rapprocher et se rencontrer sur le même terrain. Il est vrai que ce « rapprochement » préexiste souvent à l’attentat sexuel. 84 % des viols dénoncés concernent des mineurs, en majorité des filles ; dans 80 % des cas l’auteur est connu de la victime et dans la majorité des cas les abus ont lieu dans la sphère familiale, ou encore dans un contexte scolaire ou institutionnel [4]. Or, pour citer Freud, c’est bien parce que « les rapports de l’enfant avec les personnes qui le soignent sont pour lui une source continue d’excitation et de satisfaction sexuelle partant des zones érogènes » [5], que l’adulte doit se garder de transposer le lien à l’enfant dans une dimension sexuelle. « Freud appelle parfois “présexuelle” cette tendresse prégénitale chez l’enfant “qui ne manque pas d’avoir un jour une répercussion sur la zone génitale” » [6]. C’est bien pourquoi cette « présexualité » n’a pas à être assimilée à la sexualité de l’adulte et pourquoi l’interdit porte sur le passage à l’acte de l’adulte.

Pourtant, au nom de l’existence d’une sexualité infantile, certains psychanalystes et autres philosophes [7] ont pu considérer que ce que le titre de ces journées appelle « Attentat sexuel » serait en fait un événement de corps global, à deux, où deux sexualités s’imbriqueraient ou s’embrouilleraient, celle de l’enfant ou de l’adolescent et celle de l’adulte, et qu’il n’y aurait pas lieu de le pénaliser. À l’envers des médecins de l’époque de Freud, qui craignaient que la mise au jour des complexes refoulés pousse l’enfant à mettre en acte ses mauvaises pulsions [8], tel psychanalyste a vu plutôt d’un bon œil ce qu’il peut y avoir de séduction réciproque dans la relation de l’adulte à l’enfant. En prenant soin de distinguer la séduction de « la violence, qui peut s’exercer sur des victimes parfois consentantes ou même séductrices », il fait valoir « les effets narcissants de la séduction. […] ils permettent à l’empathie d’exercer d’heureux effets dans la vie relationnelle ». Telle autre a pu dire que dans les familles, il n’y a pas de viol. La fille adore son père et est très contente de pouvoir narguer sa mère. Telle autre considère que toutes les séductions de l’enfance sont loin d’être traumatiques. Elles peuvent éveiller précocement la fille à la sexualité, elles peuvent être source d’émoi et d’éveil de sa sensualité. Ce qui fait trauma, écrit-elle, n’est pas, bien souvent, la scène de la séduction elle-même, mais la réaction de l’entourage lorsque l’enfant en fait l’aveu. Enfin, au regard du caractère traumatique intrinsèque de la jouissance sexuelle, la cause ou l’occasion de cette jouissance peuvent apparaître comme secondaires, ne pas faire la différence quant au traumatisme et renvoyer la question du traumatisme que sont l’abus ou l’attentat réels de l’adulte au second plan.

Précisément, l’abandon de la part de Freud de la causalité du symptôme hystérique par la séduction de l’adulte [9] ne fait que mettre davantage en lumière la distinction radicale qui sépare le fantasme du sujet, en l’occurrence de l’enfant, et le passage à l’acte de l’autre. Si l’attentat sexuel n’exclut pas d’office l’incidence du fantasme du sujet, il est d’un tout autre ordre que le fantasme. Le fantasme donne son cadre à la réalité, mais n’est pas de l’ordre du réel. Il encadre, il donne une formule aux pulsions qui sont à l’origine du symptôme, qui se traduisent dans les fantaisies ou qui engendrent les « théories sexuelles » avec lesquelles l’enfant répond à la question du désir de l’Autre. Pour l’adulte également, le fantasme constitue l’axiome de son existence, à l’origine de ses fantaisies comme de ses symptômes, se traduisant dans la pantomime de sa vie quotidienne, comme il peut aussi inspirer l’écriture de romans. Sauf qu’un roman reste de l’ordre de la fiction et n’est pas de l’ordre de l’acte. Le passage à l’acte traverse les rets du fantasme, sort de la scène de l’Autre qui a structure de fiction [10] et écrase le circuit pulsionnel, qui cesse du même coup d’être un circuit, sur le réel.

La question d’une implication éventuelle de la victime (« elle n’est pas dégoûtée, elle ne résiste pas, elle ne s’en plaint pas, etc. » [11]) ne change rien à la dimension de traversée du semblant, de passage dans le réel, de l’acte. Elle ne doit pas amener à considérer l’attentat sexuel comme un événement global, qui trouverait notamment une issue « thérapeutique » dans un traitement tout aussi global débouchant sur le pardon de la victime le repentir de l’agresseur.

La dimension du fantasme et celle du passage à l’acte doivent rester rigoureusement distinguées. Comme l’écrit Serge Cottet, évitons « la surenchère interprétative par les motivations de l’inconscient […] Une doctrine de l’acte, comme opposée à l’inconscient est requise » [12].

[1] Freud S., Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard, 1987, p. 31.
[2] Cf. Freud S., Jung C.-G., Correspondance, tome I, Paris, Gallimard, 1975.
[3] Cottet S., L’inconscient de papa et le nôtre, Paris, Éditions Michèle, 2012, p. 94.
[4] Ces chiffres concernent la Belgique (Fédération des Centres de Planning familial des FPS), mais ne doivent pas être très différents dans d’autres pays.
[5] Freud S., op. cit., p. 133.
[6]Cottet S., op. cit., p. 96.
[7] Cf. Foucault M., « La loi de la pudeur », Dits et écrits, tome II, Paris, Gallimard, 2001. Cité par Serge Cottet, op. cit.
[8] Freud S., Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1967, p. 195.
[9] Cf. Freud S., La naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 1956, p. 196-199.
[10] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 137.
[11] Nous ne pouvons ici que renvoyer au texte éclairant de Clotilde Leguil, « Céder n’est pas consentir », posté le 17 juillet 2020 sur le blog des J50 (Boussole Clinique).
[12] Cottet S., op. cit., p. 225.