Face au vide, la butée du fantasme

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Qu’est-ce qui fait attentat sexuel pour un sujet ? C’est à partir de ce que Catherine Millet a choisi de rendre public, à l’issue de son analyse, sur sa vie de femme libérée et de spécialiste de l’art conceptuel, que je me suis posé la question. Ce qui apparaît comme le fil rouge de sa vie, c’est la puissance du fantasme et l’usage qu’elle fait de l’imaginaire depuis l’enfance.

La petite Catherine grandit dans une banlieue terne et un univers familial sans harmonie ni intimité. Les disputes des parents sont fréquentes, les insultes et les coups pleuvent. Bientôt son père ira se distraire avec d’autres femmes, et l’amant de la mère sera mêlé à leur vie. Sa mère, dont la violence et la vulgarité la blessent, sombre dans une profonde dépression qui l’amènera à être souvent hospitalisée et, plus tard, à se suicider en sautant par la fenêtre.
Son frère est considéré comme un enfant difficile ; chaque soir, dans la crainte de l’abandon maternel, il est en proie à des crises de désespoir. Sans doute reproduit-il avec sa sœur la violence qui existe entre les parents car il entretient avec elle une relation d’agression physique. Il est son tourmenteur, et elle subit sa haine au quotidien. Pourtant leur relation, à l’adolescence, se transformera en une complicité qui perdurera jusqu’à ce qu’il disparaisse dans un tragique accident, la laissant si démunie qu’elle ira rencontrer un analyste.
De cette famille à laquelle elle voudrait ne pas appartenir, Catherine s’extrait par la lecture, la rêverie et les fantasmes. Elle qui a été privée de l’innocence propre à l’enfance, se nourrit de lectures qui l’impressionnent profondément. La morbidité l’attire, et elle s’identifie aux héroïnes qui se sacrifient. Elle entretient une relation privilégiée avec un Dieu omnivoyeur dont elle fait son allié, découvrant avec ravissement les plaisirs solitaires.
Elle développe une vie imaginaire foisonnante. Au collège, seule fille dans un groupe de garçons, elle se mesure à eux lors de farouches mais jouissives séances de lutte. Simultanément, elle est habitée par des fantasmes érotiques : elle se trouve dans une cabane en compagnie d’une bande de garçons ; elle a rendez-vous avec un surveillant dans les toilettes ou un professeur au gymnase. Ni mots ni caresses entre eux, juste le contact des corps l’un sur l’autre : « Je ne convoquais aucune personne réelle, professeurs et surveillants restaient à l’état de silhouettes anonymes, je n’avais pas l’imagination d’autres actes que ces frottements de corps qui n’étaient pas même des caresses […] mais le plaisir éprouvé à ces représentations pourtant diffuses atteignait une intensité telle qu’il devenait tout à coup impossible de poursuivre [1]».
Cette jouissance insoupçonnée, elle la compare à un fétiche qu’elle ne pouvait partager avec personne : « J’étais aussi certaine d’en détenir pour moi seule le secret que j’étais persuadée d’entretenir avec Dieu une relation absolument privilégiée. Les deux croyances n’en faisaient peut-être qu’une [2]».
Sa timidité vaincue, Catherine M. cultive des relations multiples et anonymes avec des hommes de rencontre, parfois simples compagnons de partouzes. Une série d’amants qui tend vers l’infini mais qu’elle comptabilise, comme s’il fallait faire passer à la comptabilité la jouissance qu’elle trouve à s’avilir. Elle pense maîtriser la chose sexuelle. Elle qui ne se trouve pas particulièrement belle, jouit du pouvoir qu’elle a sur les hommes, savoir les faire jouir. La distance de l’écriture lui permet de ne jamais dire ce qu’elle ressent, si ce n’est cette jouissance auto-érotique qu’elle met en avant, se définissant comme « l’onaniste à l’imagination fertile, experte dans l’élaboration d’un large éventail de rêveries érotiques [3]».

Cette défense contre le réel ne lui permet-elle pas de se tenir à distance du vide de la féminité dont le signifiant fait défaut ? Il lui faut découvrir que son mari la trompe pour qu’elle éprouve la douleur obsédante de n’être plus la seule, et même de n’être plus désirée par lui. Elle est alors éjectée de cette place centrale à laquelle elle tenait. « Pendant longtemps, je ne devais plus jamais réussir à stimuler solitairement le plaisir sans en passer par l’exaspérante vision du sexe de Jacques pénétrant celui d’une de ses amies. J’avais cessé d’être, dans ces rêveries, au centre des ébats, je n’étais plus que spectatrice. Si je participais, c’était pour en être vite exclue [4]».
D’être regardée par la scène, elle se fait pur regard. Elle veut tout voir et tout savoir. Elle lit son journal intime, regarde sans cesse ses photos. Son corps se vide, elle s’effondre en larmes ; elle fait des crises qui l’épuisent et mettent son couple en danger. À Jacques, qui l’accusait jusqu’ici de croire au rapport sexuel, elle répondra que, justement, elle n’y croit plus.

Au bord du gouffre, elle retourne en analyse pour raconter cette histoire digne d’un vaudeville, mais qui la détruit. Elle en tire un gain de savoir sur les conditions de jouissance qui sont les siennes, et qui font de Jacques le photographe l’homme de sa vie. Ses autres amants ont disparu et, pour la première fois, elle se trouve avec lui dans un tête-à-tête sexuel.
« Est-ce que n’intervenait pas une troisième paire d’yeux ? se demande-t-elle. Celle de cette Observatrice qui a pris possession de moi depuis l’enfance, […] relais de l’œil omniprésent de Dieu mais aussi scénariste de ma vie. L’Observatrice, qui en l’occurrence se substituait à la Rêveuse, m’ouvrait les portes du monde de Jacques où je venais prendre ma place […] comme une hôte nouvelle, sans passé, sans histoire, et par conséquent capable de s’y abandonner [5]».
Appareil photo et caméra numérique sont un formidable aphrodisiaque. Même lorsque le matériel est absent, le couple en recrée les conditions : « Nous nous caressons, et puis tout à coup je m’éloigne… En fait d’immersion, c’est dans les images que je m’absorbe. Mais serais-je la seule ? Y a-t-il, pour l’être humain, du plaisir hors de l’obscénité ? Même lorsque les corps sont le plus étroitement en contact, n’y a-t-il pas détour par une projection fantasmée au-delà de ce contact, – par un spectacle, fût-il mental ? [6]»
Elle cerne la fonction des fantasmes sexuels si présents dans sa vie : « Quand je rencontrais ailleurs des déconvenues ou des obstacles, je disposais là, pour me rassurer, me flatter, me faire oublier, m’apaiser, d’un domaine où je pouvais ne pas connaître d’entrave [7]». Fascinée par la jouissance de l’homme, elle dira à l’analyste que Jacques lui avait pris son truc : « Je prêtais à Jacques une connaissance de la félicité sexuelle que j’avais été incapable d’atteindre [8]».
Sans aucun doute la jouissance féminine est-elle d’une autre nature, au-delà du phallus et à l’opposé de cette maîtrise du sexe dont Catherine M. a fait son viatique. Face au trou de S(Ⱥ), là où résonne l’appel de la mort, son recours reste celui du fantasme. Vous n’avez pas changé, dit l’analyste lorsqu’elle revient vingt ans après.

Un rêve impose une scène fondatrice : sa mère embrassant son amant dans l’encadrement d’une porte, les traits alanguis et le corps abandonné. Une scène qui l’a profondément choquée, une frayeur devant la révélation sexuelle. Il y a des morceaux d’espace résistants « qui nous habitent, et qui d’une certaine façon nous emprisonnent depuis l’intérieur de nous-mêmes. J’étais condamnée au boyau du couloir, et à la vision à la dérobée, mais cadrée, d’un couple [9]».
Comment mieux dire qu’en elle, la femme qui se croyait libre se découvre prisonnière de cette effraction du trauma, et du fantasme voyeuriste qui en découle ?

Sa manière de savoir y faire avec le corps et l’illimité de pulsion de mort a consisté à se servir de l’art, avant la psychanalyse. En étudiant l’œuvre de Klein, Pollock ou Dali, elle privilégiait « ce thème singulier de la rencontre d’un corps avec une surface dure ou close [10]». L’art lui permettait, dans l’urgence de la souffrance, de « se repérer dans la vie de tous les jours et dans le flux de ses sensations [11]» mais aussi de les accueillir sans les « rejeter dans le puits sans fond des refoulements [12]», remettant à plus tard un autre traitement.
Elle met un terme à l’analyse pour réaliser cette aspiration qui était la sienne depuis l’enfance, écrire. Elle écrit la vie de Catherine M. pour s’en séparer. « Je peux dire que je me suis sauvée [13]», conclut-elle.  

[1] Millet C., Une enfance de rêve, Paris, Flammarion, 2015, p. 161-162.
[2] Ibid., p. 163.
[3] Millet C., Jour de souffrance, Paris, Points, Seuil, 2009, p. 103.
[4] Ibid.
[5] Ibid., p. 230.
[6] Ibid., p. 233-34.
[7] Ibid., p. 235.
[8] Ibid.
[9] Ibid., p. 238.
[10] Ibid., p. 191.
[11] Ibid., p. 192.
[12] Ibid., p. 193.
[13] Ibid., p. 249.