Emprise et consentement

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Je prendrai comme référence deux récits qui pour moi éclairent très précisément cette question. Le premier est l’ouvrage de Choderlos de Laclos, Les liaisons dangereuses, et le second est le témoignage récent de Vanessa Springora. Les deux m’ont conduit à soutenir que le ressort du consentement est l’amour. L’amour du partenaire est à entendre, comme Lacan nous l’a appris, sous le double sens, objectif et subjectif : d’une part aimer l’autre au titre d’être d’exception, par-delà la loi et la décence et comme le dit Vanessa Springora, de « substitut paternel idéal » ; d’autre part être aimé(e) de lui, comme cause unique du désir, être sans pareil et comme élu(e). Le caractère transgressif de la relation participe à son aura phallique, hors norme et plus qu’humaine. Ainsi me semblait-il légitime de réduire le motif du consentement à ce que dit la formule de Lacan où se trouvent lumineusement noués trois modes distincts : « Seul l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir » [1]. Le lien me semblait évident avec ce que Freud met au principe du consentement à la fonction de tiers et à la castration dans l’Œdipe : l’amour du père. C’est la clé de ce qu’il qualifie de Bejahung, qu’on traduit aussi bien par affirmation, que consentement et dont la valeur est : dire oui !

Mais trois cas de mon expérience me sont venus à l’esprit, qui ne corroborent que partiellement cette conclusion ou justifie tout au moins qu’on la nuance. Je les mets en série malgré mon attachement à ce qui rend chaque cure incomparable et chaque sujet incommensurable à tout autre, en raison de quelques traits : il s’agit de trois personnes ayant vécu dans l’enfance, entre sept et onze ans, des relations incestueuses prolongées. Ces trois analysantes, dont deux ont fait une longue analyse, ne s’identifient pas au statut de victime, même si cette dimension a joué un rôle important pour l’une d’elles. Chacune sait avoir subi un viol, et assume une aversion profonde pour l’agresseur. Celui qu’elles identifient comme coupable, parent, adulte ou en tout cas plus âgé, et dont elles ont repéré au moins après coup la folie et ou la perversité, est bien l’agent de l’abus dont elles ont pâti. Mais les trois sont intimement convaincues d’une certaine responsabilité personnelle, dans la commission de l’acte et sa longue répétition : elles n’ont pas dit non. Elles n’ont pas pu dénoncer le délit ou s’y soustraire. Il faut préciser – certains pourraient en envisager l’hypothèse – que dans les trois cas, cette incapacité au refus ne relève ni de la psychose ni d’une forme quelconque d’arriération ou de « déficit ».

Ada a vécu une relation incestueuse avec son père pendant toutes les années de son enfance. Elle a l’intuition que la mère savait. Elle dit avoir été sous l’emprise d’un homme qui se revendiquait comme hors du commun, affirmant pour eux deux un statut d’exception : « Nous sommes comme les Pharaons ». Elle n’est parvenue à échapper à cette situation que grâce à un grave accident de la circulation, qui l’a obligée à une longue hospitalisation. Elle a gardé de cette enfance l’idée que son existence n’est pas régie par le même « mètre étalon » que les autres, et s’est vouée depuis à des idéaux de fraternité excluant toute forme d’autorité et d’injustice. Ses engagements contre le patriarcat vont de pair avec des choix amoureux homosexuels, qui tempèrent une franche hostilité envers la gent masculine. Ce qui reste le plus douloureux stigmate de honte se dit à mots couverts dans une formule discrète : « le corps a réagi ». Elle n’en dit pas plus, non par prétérition, mais parce qu’il s’agit de l’éprouvé du corps et de sa trace de jouissance qui n’a pas de mot pour se dire. Freud utilise le mot Spur, pour ces traces dans la chair, qu’il distingue des représentations mnésiques, signifiantes.

Claire a subi une relation incestueuse avec son frère, qui avait treize ou quatorze ans quand elle n’en avait au mieux que sept ou neuf. Au moment des repas, il avait un nom de code, pour lui signifier les fellations qu’il attendait d’elle au lit. Elle n’a jamais rien fait pour se soustraire à ces moments qu’elle ne désirait pas pour autant et qu’elle savait inappropriés. Si une marque demeure, c’est une fixation exclusive aux relations orogénitales, comme auraient dit Dora ou Freud.

Véra se trouvait trop prise dans les jupes de sa mère et ressentait péniblement l’indifférence manifeste de son père. En journée, elle était à la garde d’une grand-mère chez qui vivait l’oncle de Véra, considéré comme « débile ». Elle lui abandonnait son corps, sans savoir précisément ce qu’il faisait « derrière elle », s’absentant mentalement en lisant passionnément des livres. Elle s’immergeait dans leurs images et leurs récits qui lui donnaient accès à un ailleurs qui a déterminé sans doute son métier de libraire. Ce qui lui faisait accepter ces expériences était un vif désir de savoir ce qui peut unir une femme et un homme dans l’alcôve, comme son père et sa mère. Elle espérait le gain d’un surplus d’existence, par l’importance qu’elle avait pour cet oncle. Disons que le résultat en fût surtout un embarras avec le corps qui l’amena très tôt à l’analyse. Une sentence maternelle n’était pas sans l’intriguer et elle a dépensé beaucoup d’énergie et expériences pour la décider vraie ou fausse : « Les hommes sont tous des salauds ».

Ce qui est commun aux trois cas, sous des formes diverses et à des degrés variables d’implication ou de contrainte, c’est un consentement passif : plus qu’un « dire oui », c’est un « ne pas dire non », au désir de l’Autre et à la jouissance dont elles furent l’objet. L’emprise de l’Autre est évidente, sans qu’il n’y ait ni fascination hypnotique ni à plus forte raison idéalisation ou amour. Les ressorts ne sont ici pas les mêmes que pour Mademoiselle de Volanges : pas de « J’aime à vous », comme dit Lacan. Il y a bien peu d’aura phallique dans l’affaire. Ce qui est sans doute le principe de l’impossibilité de dire non et de cette sujétion est dans ce qui fait éprouver par le sujet que le refus aurait une conséquence presque vitale pour lui. C’est semble-t-il son existence qui en dépend. On peut y trouver ce que Freud considère comme la source de toutes les formes plus élaborées d’angoisse : la peur de perdre l’amour de l’Autre, ou pour mieux dire l’importance que confère au sujet le soin de l’Autre, fût-il pervers.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 209.