« Elle s’est éprise de son analyste »

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La vignette clinique que Freud présente dans « Observations sur l’amour de transfert » me semble exemplaire pour envisager l’expérience analytique en tant qu’elle se pratique en couple, et souligner ainsi l’importance du maniement du transfert dans la situation analytique, du début à la fin, y compris avec ses impasses. Pour le début, il s’agit d’un consentir, car « être analysant, c’est consentir à recevoir d’un psychanalyste ce qui dérange sa défense » [1].

Dans l’Introduction à la psychanalyse, chapitre « Le transfert », Freud note : « quand on voit ce tendre attachement du malade pour le médecin se reproduire régulièrement dans chaque cas nouveau, lorsqu’on le voit se manifester dans les conditions mêmes les plus défavorables et dans des cas où […], d’après notre jugement, il ne peut être question d’attrait ou de force de séduction [– ce] fait nouveau, que nous reconnaissons ainsi comme à contrecœur, n’est autre chose que ce que nous appelons le transfert » [2].

Et là se pose notre question, comment se termine ce « tendre attachement du malade pour le médecin » ? Concernant ce « phénomène qui présente les rapports les plus étroits avec la nature même de l’état morbide », la séparation du couple analytique qui se forme au début de l’expérience n’en est que plus déterminante. Pour Jacques Lacan, la psychanalyse, « Inventée par un solitaire [,] se pratique maintenant en couple » [3], et peut destituer le sujet de son fantasme phallique, le faisant renoncer à ce refus de la féminité. Comme il s’agit d’un couple, la contrepartie du côté de l’analyste, c’est « qu’on ne saurait être analyste en étant institué par le fantasme phallique » [4].

L’aspiration au viril est d’ordre fantasmatique. Tel est le facteur commun dégagé par Freud pour les deux sexes – renoncer à cet « effort vers la virilité comme valeur » [5]. L’obstacle que représente le maniement du transfert est une évidence pour tout psychanalyste débutant, ce que Freud rend visible dans la vignette clinique qui suit [6]. Une patiente fait comprendre, par allusions ou ouvertement, qu’elle s’est éprise de son analyste. La docilité et le transfert tendre se transforment et elle ne veut entendre parler que de son amour, renonçant à ses symptômes ou les négligeant allant jusqu’à se déclarer guérie. Freud ajoute qu’il importe de maintenir la situation analytique et ne pas croire que le traitement est vraiment achevé, insistant sur ceci que le psychanalyste doit clairement envisager les choses d’une autre façon qu’un profane bien éduqué.

Dans ce même texte, Freud note que la littérature psychanalytique appartient à la vie réelle et que la discrétion médicale pour des cas antérieurs avait retardé d’une dizaine d’années le développement de la thérapie psychanalytique. L’audace freudienne nous permet à ce jour de prendre en considération une vignette clinique, pas seulement sur le modèle exclusif des grandes leçons cliniques de Freud ou de la littérature analytique à proprement parler. Vers la boussole clinique d’une vignette : c’est dans l’enseignement de Jacques Lacan que la vignette a pris de l’ampleur dans la transmission de la psychanalyse, côté passe ou côté garantie.

Revenons à l’idée de Lacan de la destitution du fantasme phallique qui affecte l’être parlant. À ses yeux, le meilleur exemple, c’est le psychanalyste lui-même, pour cette raison que la position analytique est une position féminine. Et la passe est là qui montre comment « la virilité est par excellence de l’ordre du fantasme. […] C’est cela même l’institution du sujet cernée par Freud, soit le caractère radical de l’institution phallique du sujet par le biais d’un fantasme, lequel est toujours phallique » [7].

Le refus de la féminité dont Freud parle, se situe sur la scène du fantasme, et il s’agit de mener la cure jusqu’à cette scansion du travail du psychanalysant qui rend possible de renoncer au refus de la féminité et de se séparer de celui qui l’a engagé et soutenu dans ce travail. Ceci ne veut pas dire que cesse la relation au sujet supposé savoir, « car l’inconscient ne se réduit pas à zéro [,] il est toujours là, avec le devoir qui s’impose […]. Il s’agit de continuer à le déchiffrer, à le lire, à vivre et à penser avec lui ». Le maniement du transfert reste essentiel pour destituer le sujet de son fantasme phallique, et pour « libérer pour l’analyste à venir un espace nettoyé de jouissance, à partir de quoi repérer la concrétion de jouissance qui chez un autre cause le désir » [8]. Se faire cause du désir de l’Autre atteste de la position féminine et de celle de l’analyste. Par la voie du transfert, il s’agit d’arriver à ce renoncement, pour devenir analyste, un analyste qui organise « son opération de façon à en être dupe et à s’en trouver le déchet : la merde, c’est le destin de l’amour » [9].

La pratique, sous transfert, consiste à mener l’analysant jusqu’à la fin sans exalter pour autant la position du psychanalyste, préservant ainsi la disjonction de la fonction d’analysant de celle de l’analyste [10]. Considérer l’analyste en devenir, précise Jacques-Alain Miller, implique de choisir le devenir analyste à l’être. Il nous a livré cette vignette clinique pour l’incarner : « quelqu’un qu’on pourrait appeler une vraie femme, dans un moment d’autosatisfaction » lui disait : “Avec chacun de mes amants, je fais couple de façon différente” » [11].

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’expérience du réel dans la cure analytique », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 25 novembre 1998, inédit.
[2] Freud S., « Observations sur l’amour de transfert », La technique analytique, Paris, PUF, 1977, p. 116-130.
[3] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 571.
[4] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un-tout-seul », op. cit., leçon du 9 février 2011, inédit.
[5] Ibid.
[6] Freud S., « Observations sur l’amour du transfert », op. cit.
[7] Miller J.-A., « L’Un-tout-seul », op. cit.
[8] Miller J.-A., « Comment on devient analyste à l’orée du XXIe siècle », Lettre Mensuelle, n°279, p. 2-5.
[9] Ibid., p. 5.
[10] Ibid.
[11] Ibid.