Édito du 2 octobre 2020

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C’est par un pronom personnel tonique, celui de la deuxième personne du singulier suivi d’un point d’exclamation que Jacqueline Dhéret propose d’attraper ce qui fait attentat pour le sujet : Toi ! Prenant comme point de départ une référence de Lacan du Séminaire sur L’Éthique de la psychanalyse, elle nous introduit dans cette linguisterie si particulière qui intéresse le discours analytique et pour cause, comme vous le verrez finement traité dans ce texte.
Une image m’est venue en lisant ce travail d’orientation, celle de l’Uncle Sam pointant du doigt et du regard celui qui croise son chemin avec les mots « I want YOU for U.S. Army ». Je te veux TOI… Un Toi structural qui, d’être vociféré par l’Autre, fait du sujet chair à canon. « La langue vaut toujours attentat » nous dit J. Dhéret. Toi ! Il ne s’agit point ici d’un appel quelconque, mais d’injonction, d’un cri massif, qui fait effraction, précise l’auteure.
Lacan a décliné de différentes manières à portée cliniques distinctes le lien entre la deuxième personne du singulier et la mort : celui de l’agressivité imaginaire toi ou moi, celui de l’équivoque homophonique du tu es ce que tu hais, tuer ce que tu es [1], celui du J’aime en Toi quelque chose de plus que toi ! [2], tous à distinguer de ce Toi tout entier dont l’auteure parle ici. Comment alors orienter une cure lorsqu’on a repéré ce lien structural entre pulsion de mort et deuxième personne ? Comment dire lorsqu’on a saisi que le réel du « tu » a comme premier moment l’insulte [3] ? « Il faut beaucoup de tact », avertit l’auteure, nous mettant en garde des effets « de faire coïncider sens, explications et événement ».
Une vraie leçon de linguisterie psychanalytique qui prend la mesure du poids des mots, de leur valeur d’énonciation et ses effets dans la clinique.

Et pour continuer à vous donner envie de consulter le Bescherelle lacanien, vous trouverez dans ce numéro le commentaire de Ricardo Schabelman d’une citation de Jacques-Alain Miller qui tombe à point nommé. Nous quittons la deuxième personne du singulier pour la troisième, forme nominale de prédilection de la psychiatrie moderne (mais aussi de la désignation du coupable – comme le rappelait J. Dhéret dans son article : c’est lui, c’est elle). À travers l’analyse de l’utilisation du diagnostic de Syndrome de Stress Post Traumatique, l’auteur démontre l’effet de dé-subjectivation que cet usage de la langue à la troisième personne implique. Le PTDS mène à une promotion du Moi comme l’indique l’auteur, aux dépens du Je.
Bonne lecture

[1] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les Formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998.
[2] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.- A. Miller, Paris, Seuil, 1973.
[3] Cf. Lévy D., Reznik S., « Wo Es war… la langue. Entretien avec Jean-Claude Milner », Che vuoi, vol. 21, no1, 2004, p. 11-24. Je pense aussi au toi qui insiste dans le « Toi lampe ! toi serviette ! toi assiette ! » de l’homme aux rats.