Écologie lacanienne

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Une éthique du possible et de la culpabilité

Hans Jonas, contemporain de Lacan, marque notre époque pour y avoir introduit la turbulence d’une nouvelle éthique, celle de la responsabilité d’une écologie politique. Son principal ouvrage, Le principe de responsabilité en 1979 [1], a donné lieu à de multiples controverses et continue à diviser l’opinion où certaines de ses idées trouvent un large écho.

Philosophe, Jonas est aussi historien du gnosticisme. Aux second et troisième siècles, le gnosticisme interrogeait la conjugaison de la loi divine et des pratiques séculaires. L’être des hommes relevant de l’âme divine était considéré emprisonné dans un monde matériel crée par un dieu inférieur l’écartant de son essence universelle. Le gnosticisme combattait cette démoniaque irresponsabilité. Il n’eut pas de lendemain et disparut, combattu spécialement par Irénée de Lyon dans son Adversus Haereses [2], lequel contribuait ainsi à poser les contours du dogme catholique. On peut se demander si une culpabilisation des pratiques non écologiques ne voue pas le destin politique de l’éthique de Jonas au même sort que le gnosticisme : être considéré comme une hérésie. J.-C. Milner notait récemment dans la Règle du jeu [3] cette faiblesse politique au regard des intérêts des États-nations.

Jonas construit son éthique en argumentant un oui à l’être, un impératif catégorique : agir de telle sorte que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre. S’en déduit pour lui un tu peux, donc tu dois pour autrui dans le futur, sous forme de dédommagement devant l’avenir. Autrement dit, ce devoir vient assurer l’obturation du manque craint dans le futur pour autrui sur fond de démonstration de la culpabilité qu’il y aurait à poursuivre le dogme d’une politique productiviste détruisant la planète. Soulignons que la question pour nous, ici, est moins celle du bien fondé d’un changement écologique que celle de la construction logique sur laquelle la thèse est philosophiquement avancée. Pragmatiquement, on pourrait dire que les intérêts économiques et politiques n’iront dans le sens d’une régulation que par nécessité sous contrainte de rencontres avec le réel. Or, justement, ce n’est pas le réel qui oriente la philosophie de Jonas, ce sont les idéaux des universaux. Sa logique appuie la responsabilité sur la culpabilité.

L’universel est posé comme premier (l’homme et son être sont universels), le particulier à venir doit pouvoir continuer à se déduire de cet universel. L’enjeu est le possible. Soit, ce qui cesse de s’écrire.

Ce qui s’écrit, répondent les philosophes critiques de Jonas, est que la philosophie moderne a déconstruit l’être et fait valoir l’absence de critère du vrai ou du juste. Certains juristes ajoutent que ce qui s’écrit et rend le droit possible est que seul un individu ou une personne morale existants et faisant état d’un litige précis aient des droits. Ce que rétorquent certains économistes est d’un tour plus pernicieux. Si c’est au titre d’un particulier à venir, encore manquant, et dont la prise en compte se déduit de l’universel, que cette éthique écologique se fonde, alors ce même universel implique la responsabilité de ne pas restreindre les possibles actuels au profit d’un avenir inconnu. 

Tout cela laisse le réel de la plus-value économique parfaitement à sa place de plus de jouir tel que, sans étonnement, le situe le discours du maître qui est celui du politique.

Reprenons cette ponctuation philosophique de la culpabilité à partir de ce que Lacan articulait à propos d’Œdipe et du sujet moderne.

« C’est, dit Lacan, simplement de la charge qu’il reçoit de la dette de l’imposition à l’homme d’un destin qu’Œdipe est coupable. » Aujourd’hui, prophétisait Lacan en 1961, « nous ne sommes plus seulement coupables par la dette symbolique (…). C’est d’avoir la dette à notre charge qui peut nous être reproché (…) Nous sommes chargés d’un malheur plus grand encore, de ce que le destin ne soit plus rien. » [4]

… et l’éthique de la responsabilité face au réel

Repartons donc de ce rien. C’est le terme de Lacan lorsqu’en 1958 il articule la culpabilité au fantasme. Au second temps du fantasme le message « le rival n’est rien » se révèle avoir refoulé cet autre message : « toi, tu existes et même tu es aimé ». Le sujet que le refoulement a dénié n’aborde cette étape qu’avec culpabilité, liée à « l’énigme de l’essence du masochisme. » [5] Lorsque Lacan passe du binaire signifiant-manque à l’articulation signifiant-jouissance, ce point prend un autre relief : l’impossible à dire recèle la jouissance d’être l’objet battu et la culpabilité tient à cette jouissance du sujet, à lui-même ignorée. Dans la construction de Jonas, il est aisé de suivre le trajet articulant jouissance, culpabilité, mise en exclusion mutuelle de l’autre futur et du sujet présent. C’est alors la conjugaison de la culpabilité et de la jouissance qui apparait.

Pour Lacan, la catégorie logique cruciale n’est pas le possible qui, chez le philosophe, met le particulier en continuité avec l’universel premier, mais l’impossible. Dans le Séminaire Ou pire... [6], Lacan inverse la donne : avec le discours analytique c’est un universel qui trouve son fondement dans l’existence de l’exception. C’est parce que le père de la horde est posé mythiquement comme exception jouissant de toutes les femmes, ce qui est impossible, que tous les êtres parlants sont universellement soumis à la castration. L’indispensable « au-moins un » dont se supporte le Nom-du-Père mythique implique que soient premiers la particulière négative et l’impossible. L’impossible est le trou grâce auquel une signification peut advenir au langage. Le langage rate la Chose. L’éclipse de la Chose (la Res latine, d’où vient « responsabilité », pondération de la Chose comme impossible) se fait dans l’articulation du semblant.

Avec la métaphore du Nom-du-Père, puis par le nouage des nominations R-S-I avec le sinthome, la perte de la Chose et la jouissance s’articulent par la signification phallique. Le phallus est ce qui rend l’impossible opératoire et subjectivable. « C’est ce par quoi le langage signifie, il n’y a qu’une seule signification, c’est le phallus. » [7]

L’inconscient ne connait ni le temps chronologique de l’historien philosophe, ni l’opposition binaire, dont celle des sexes. Il n’y a pas l’être homme, l’être femme. Il y a le phallus, semblant d’articulation de l’impossible dans le langage, « tiers terme » entre l’homme et la femme. [8]

C’est ainsi que Lacan peut formuler : « responsabilité veut dire non réponse ou réponse à côté. Il n’y a de responsabilité que sexuelle, ce dont, tout le monde, en fin de compte, a le sentiment. » [9]

[1] Jonas H., Le principe de responsabilité, Flammarion, Champs, 1990.
[2] De Lyon I., Contre les hérésies : Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur, Le Cerf, 2001.

[3] Milner J.-C., « Coronavirus : les limites de l’écologie politique et le retour de l’Etat-nation », sur le site de la Règle du jeu, Mars 2020, https://laregledujeu.org/2020/05/05/36123/coronavirus-les-limites-de-lecologie-politique-et-le-retour-de-letat-nation/.

[4] Lacan J., Le Séminaire, Livre VIII, Le transfert, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2001, p. 357 et 359.

[5] Ibid., p. 236-242.

[6] Lacan J., Le Séminaire, Livre XIX, Ou pire…., texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 108.

[7] Lacan J., « Le savoir du psychanalyste », Conférence à Sainte-Anne, leçon du 3 février 1972, inédit.

[8] Lacan J., Le Séminaire, Livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2007, p. 142.

[9] Lacan J., Le Séminaire, Livre XXIII, Le sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 64.