Dupe de l’amour

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L’écrivain Honoré de Balzac écrit dans son roman Béatrix : « Un grand amour est un crédit ouvert à une puissance si vorace, que le moment de la faillite arrive toujours ».
Cette phrase concerne peu le sujet psychotique pour qui l’amour tend à s’éterniser. Si l’aliénation amoureuse est, dans la névrose, corrélée à la logique de la coupure séparatrice, au contraire, dans la psychose, l’absence de coupure séparatrice mortifie l’amour.
Cet amour sans faille se soutient d’une aliénation qui n’est pas l’aliénation signifiante dont use le sujet névrosé. L’aliénation amoureuse, dans la psychose, est réelle, un réel habillé d’imaginaire qui, lorsqu’il se dénude, apparaît sous son visage d’érotomanie ou de persécution.
Mais le sujet psychotique est inventif. Il peut trouver un savoir-faire avec les nouages de l’amour afin de maintenir un lien à l’objet qui ne soit pas simple aliénation de jouissance.
Colette a su opérer avec l’amour. Elle a su établir un battement séparateur dans son lien amoureux, qui persiste depuis trente ans. Sa stratégie utilise le transfert.
Lorsque je l’ai rencontrée, lors d’une hospitalisation, elle avait vingt-cinq ans. Elle connaissait déjà l’Homme, mais il l’avait quitté depuis peu et ce départ l’avait plongée dans une décompensation très aiguë avec des hallucinations, un automatisme mental, une angoisse majeure, qui mirent plus d’un an à céder. Deux thèmes dominaient : elle était sexuellement violée par le regard de l’autre qui transperçait son corps, et elle brûlait dans les flammes de l’enfer.
Elle noua pendant son hospitalisation un lien transférentiel très fort qui ne fut pas pour rien dans la résolution de l’épisode. Dès sa sortie, elle commença un travail analytique qui, vingt-cinq ans plus tard, se poursuit toujours.
Elle n’eut alors de cesse de retrouver l’amour de l’Homme. Elle y réussit en instaurant une relation qui dure jusqu’à aujourd’hui. Cette relation est balisée par des rencontres régulières, une ou deux fois par semaine, au même rythme que ses séances d’analyse. Très vite, il n’y eut plus entre elle et son partenaire de relations sexuelles, le sexuel pour elle étant toujours angoissant, corrélé à jamais au viol du regard de l’Autre. Ce n’est pas pour autant que toute dimension de corps à corps est absente : un massage régulier du corps de l’Homme, non dénué pour elle de dimension érotique, soigne depuis de nombreuses années un lumbago à jamais chronicisé.
L’homme et l’analyste n’ont pas le même statut pour elle, mais c’est à partir de ces deux liens qu’elle a su maintenir avec une certaine vivacité la dimension de l’amour. Elle a établi une oscillation séparatrice entre l’analyste et l’amant suivant deux versants :
De façon répétée, au fil du temps, par périodes, son aliénation à l’Homme vire à la persécution. Elle est alors persuadée qu’une autre femme va la séparer de lui, elle le soupçonne de tromperie, elle multiplie les interprétations délirantes de jalousie à son sujet. Dans ces moments, elle s’appuie sur le lien transférentiel à l’analyste pour supporter ce qu’elle ressent comme un risque de rupture avec l’homme : elle demande des rendez-vous plus fréquents. Elle ne parle en séance que de l’homme pour s’en plaindre et faire part de ses constructions délirantes à son sujet. Peu à peu, au fil des séances, elle se sépare de la persécution et restaure le lien à l’Homme sous une forme pacifiée.
Sur l’autre versant, à d’autres moments, suivant un mouvement pendulaire, elle considère que l’amour que l’analyste lui porte devient trop prégnant et menace sa relation avec l’Homme. Tout fait alors pour elle, signe de la désapprobation de l’Homme. Elle doit donc se séparer de cette érotomanie trop envahissante, par une nouvelle stratégie :
Elle se sépare des vêtements qui lui font penser à l’analyste. Elle les jette. Cela a pu aller à certains moments jusqu’à se démunir de presque tout, jusqu’au moment où le sacrifice est estimé par elle suffisant pour avoir opéré sinon une séparation, en tout cas une certaine coupure d’amour avec l’analyste… jusqu’à la prochaine fois. Dans ces périodes, elle continue cependant à venir très régulièrement à ses séances.
Ces vêtements sont ceux qui ont un trait de couleur identique à ceux qu’elle a vu être portés par l’analyste. La couleur de ces vêtements de l’analyste représente pour elle le signal de l’amour de l’autre contre lequel elle doit lutter. La fonction imaginaire de la couleur n’est pas ici sans évoquer l’apologue de Lacan sur le fonctionnement de la parade amoureuse chez l’épinoche, la couleur que prend certaines parties du corps de l’animal déclenchant chez son partenaire le signal de la parade amoureuse dans une identification spéculaire immédiate et instinctive.
Le vêtement a toujours eu pour elle une valeur particulière de protection de son corps contre le regard violeur de l’Autre, ce qui l’oblige à passer beaucoup de temps, lors de chaque nouvelle saison, à chercher dans les magasins les vêtements qui pourront convenir et cela n’est pas sans de multiples hésitations.
En se séparant de ces vêtements, contaminés par le trait de couleur de l’identification, elle opère une mise à distance, une coupure avec l’amour menaçant de l’analyste.
C’est en en passant par une identification, mixte d’imaginaire et de symbolique, qu’elle se sépare d’une part de jouissance qui est métonymiquement attachée à cette identification. En se séparant de cette image accouplée au trait de couleur, elle entraîne avec elle le regard jouisseur de l’Autre. Mais ce n’est pas une fois pour toutes : elle doit dans un effort répété renouveler l’opération.
Cette opération d’aliénation – séparation, qui n’est pas de structure dans la psychose, et qu’elle a su inventer de façon fine et judicieuse par un nouage RSI, lui a permis de maintenir ce lien amoureux sur un mode qui n’est pas celui de l’amour mort. Grâce à ce procédé elle a réussi à traiter, au fil du temps, presque toutes les manifestations cliniques de sa psychose et à instaurer des liens sociaux pacifiés.