Du pire, au non moins pire

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C’est dans le contexte de la guerre que l’abjection dont les hommes peuvent être capables trouve son acmé. Cela n’explique rien mais délimite seulement un contexte où le pire de l’homme se déchaîne contre son semblable. J’ai déjà eu l’occasion de souligner qu’il le fait très singulièrement en ravageant et dévastant le corps dudit ennemi par le biais d’actes barbares souvent à caractère sexuel. C’est au-delà de la perversion, c’est à la fois l’avilissement de l’autre – masculin bien sûr, mais très souvent féminin – et la destruction réelle de ce qui est à l’origine de la vie. 

Avant ou après qu’ils se soient eux-mêmes affrontés corps à corps, le corps des femmes est l’espace où les hommes mènent leurs guerres. Soulignons que, concernant ce dernier point, la guerre n’est pas nécessaire pour que cela se vérifie.

L’amour des hommes

La guerre figure toujours le paroxysme de la haine, le triomphe érigé de la pulsion de mort freudienne que permet le collectif et qui ouvre à l’abîme où se perd le sujet. Alors, c’est le déchainement qui, d’être hors toutes les lois, d’être aveugle, n’est pas sans signification. C’est l’incandescence même de la visée au plus près des origines : il faut faire matrice rase alors même que la contingence pourra faire des femmes violées, dans les pires conditions de sauvagerie, les hôtes d’une descendance qui pourrait venir dans cet espace qu’ils auront dévasté. Un implacable où la haine, l’obscénité, se déploient dans une inhumanité qui ne laisse aucune place à la moindre retenue.

Ce n’est pas le moindre des paradoxes que l’une des vertus que Sun Tse distingue chez le guerrier, c’est son « amour pour les hommes. » [1] Lacan, après Freud, a souligné la férocité contenue dans ce commandement : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » [2]

La destruction, le meurtre, l’assassinat d’un autre, passe, c’est une constante, par son avilissement, sa dégradation, son humiliation et la stigmatisation de son corps ramené à son odeur, à sa supposée bestialité ou sauvagerie, à sa jouissance malsaine et menaçante. Alors son élimination apporterait une pierre à l’édifice de la civilisation. À tel point que, c’est dans l’actualité de la France, des hommes ont pensé garder quelques ossements crâniens de résistants à la colonisation massacrés, pour les inclure dans un Musée de l’Homme ! Qui, pour imaginer ça !

Folies de la virilité

Le comble de la dévirilisation…

Ce jeune chef de section a vu en une fraction de seconde sa vie bouleversée lors d’un accrochage durant lequel celui qui le tenait en joue a été abattu avant d’avoir pu tirer. Il y eut des représailles, violentes, sans pitié. Il avait voulu freiner ses hommes mais avait été vite dépassé et il avait fait l’objet de quolibets visant sa virilité. Ainsi, il n’avait pu empêcher le viol puis l’exécution d’une femme, sous les yeux de son mari, un chef rebelle, à son tour abattu. Pas davantage il n’avait réussi à s’opposer aux viols collectifs. On découvrit dans la maison du chef de village une petite fille de deux mois, avec sa grand-mère, très âgée. Elles ne furent pas exécutées au nom d’une loi implicite de la guerre : « on n’éteint pas une famille ». Geste dérisoire, qui ajoute au mépris de l’autre et permet de se parer d’une humanité scélérate. Il fut même décidé que l’on prendrait soin de cette petite fille. Son supérieur le montra du doigt et le désigna devant tous pour venir, plusieurs fois par jour, nourrir ce bébé au biberon et veiller sur lui comme sur la grand-mère. Il y eut des rires, des propos graveleux et il se sentit pétrifié par la honte, celle de se voir en miroir dans le regard de ses pairs, des semblables.

Déconnexion morale !

Le massacre de Mÿ Lai au Vietnam en 1968 restera dans les mémoires comme paradigme d’une folie destructrice que rien ne peut arrêter. Les hommes étaient aux champs, seuls les enfants et les femmes étaient dans le village. La vue de l’une d’elles cachant son bébé sous son châle – l’un des soldats a pu croire qu’il s’agissait d’une arme – a été l’étincelle qui a déclenché une réaction d’une violence extrême. Presque toutes les femmes ont été abattues, torturées ou mutilées ; celles qui étaient enceintes ont été éventrées, les autres, après avoir été sauvagement violées, ont été abattues d’une balle ou frappées à l’arme blanche à l’endroit du sexe, visant la matrice. La répétition du même, inexorablement.

La liste de ces actes est interminable. Ils ne sont pas limités uniquement à certains pays ou moments de l’histoire. Le professeur Albert Bandura de l’Université de Stanford leur a donné un nom, presque un statut, le Désengagement moral, la Déconnexion morale. [3] Ce n’est pas ainsi que nous le prendrons. Dans cette déconnexion, l’homme manifeste brutalement « son déchirement originel [quand il] révèle jusqu’au fond de l’être sa formidable lézarde. » [4] C’est un temps de déconnexion du symbolique où tout le poids du réel est présent ; celui d’un réel déchaîné qui, cependant, ne libère pas le sujet d’être responsable de ses actes y compris en temps de guerre.

 Lâcheté virile collective

Il en va de même de ces pratiques à plusieurs de viols, de dégradations qui visent à se satisfaire, voire à se glorifier, de l’avilissement de l’autre dans une collectivisation de la virilité. C’est plutôt, à y regarder de plus près, une exaltation virile qui se confond à l’autre extrême avec la lâcheté : un comportement virilement lâche ; l’obscénité est prise dans la lâcheté. L’obscénité contient cette volonté de trouver son excitation dans ce qui est vécu comme un attentat par l’autre ; cette visée est celle de faire mal, de susciter l’angoisse, de faire supporter à l’autre cette violence et d’en jouir.

La question dudit consentement reste une délimitation douteuse marquée de l’ombre qui laverait de tout soupçon celui, ou ceux, qui est impliqué dans ce dont l’autre se sent être la victime.

Le scénario pervers quel que soit le degré du supposé consentement de l’autre le transforme en autre chose que ce qu’il est. Si c’est un au-delà de lui qui est visé, il n’en reste pas moins que c’est lui qui, à cette place, satisfait celui qui impose sa condition de jouissance. Accepter d’entrer dans un rapport avec un autre ne justifie pas cette déviation de l’usage d’une personne, réduite à être l’objet nécessaire à une satisfaction détournée. Ainsi, pas le moindre espace ne doit être laissé au doute : personne ne peut disposer d’un autre, quelles que soient les circonstances : le oui à l’un n’est en aucun cas un oui à plusieurs ; le oui, même à l’un, peut à tout moment être un non. Alors, c’est non !

L’obscénité, l’excès en tout

Ces scènes où se déploie l’obscénité, d’être peu habitées par la parole, ne sont pas sans lalangue. « Lalangue quelle qu’elle soit est une obscénité » indique Lacan, renvoyant aux structures élémentaires, celles de la parenté. Il forge l’équivoque l’obre-scène, aussi bien l’autre scène [5], faisant valoir que l’obscène c’est toujours sur la scène des autres que cela se joue, chacun se réservant de se couvrir du voile de la pudeur. Le réel obscène et honteux, c’est le caillou que l’on jette si facilement dans le jardin du voisin. La psychanalyse nous enseigne que le regard qui pourrait être porté sur l’intime reste une question propre à chacun.

Lacan fera valoir une autre face à l’amour : celle qui est intimement et irrémédiablement liée à la haine. Pour cela il forge le mot hainamoration. [6] Reprenons cette heureuse trouvaille pour dire cet amour monstrueux mais, aussi, le lien intime que le parlêtre peut avoir avec sa propre haine, ou avec la haine que l’autre peut lui porter. L’obscénité y participe et ce n’est pas sans honte à s’y reconnaître. Il y faut bien pour que cela soit un autre qui ne recule pas à l’obscénité — sexuelle à l’occasion — qui le fait jouir, sans culpabilité, de la honte qu’il provoque chez l’autre, réduit à en être l’objet.

La responsabilité du sujet pour ce qui l’implique dans cette jouissance ne se confond pas avec la culpabilité, mais renvoie d’avoir à porter la honte de ce qui s’est découvert là, dans cette rencontre, dans l’obscénité de l’autre en miroir de la sienne propre.

[1] Sun Tse, L’art de la guerre. Paris, Pocket, Agora, 1993, p.16.
[2] Freud S., Le malaise dans la culture. Paris, PUF, Quadrige, 1995, p. 51.

[3] Bandura A., « Mechanisms of Moral Disengagement in the Exercise of Moral Agency », Journal of Personality and Social Psychology, 1996, Vol. 71, No. 2, p. 364-374.

[4] Lacan J., « L’agressivité en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 124.
[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait de l’une bévue s’aile à mourre », leçon du 19 avril 1977, inédit.
[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 84.