Derrière l’attentat du fait-pipi

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La question de l’attentat sexuel invite à revisiter les cas de la littérature analytique à la lumière du dernier enseignement de Lacan. Parmi eux, le cas princeps de Freud du petit Hans fait figure de ressource inépuisable [1]. Plus de cent ans après, il enseigne avec toujours autant de fraîcheur sur la question de la sexualité infantile. N’oublions pas que gît ici le cœur de la découverte freudienne, l’existence d’une sexualité affectant l’être parlant dès sa naissance.
L’exigence d’une satisfaction pulsionnelle est primordiale pour le petit d’homme. Qu’il se serve de l’Autre auquel il a affaire pour l’obtenir n’est là qu’accessoire. Freud est sans ambiguïté, c’est sur son propre corps qu’il trouve à prélever son dû. En psychanalyse, le corps, c’est un corps libidinal, pulsionnel. Tel est ce que désigne le terme de sexualité infantile.
En suivant l’indication de Jacques-Alain Miller à propos du cas de Hans [2] – de le lire, à la suite de Lacan, à partir d’une logique de la cure, soit en tirant le fil de la position du sujet eu égard à la jouissance –, nous tenterons de cerner ce qui a fait pour lui attentat sexuel et d’en saisir la nature propre.
Qu’arrive-t-il à Hans dans le contexte de son traitement psychanalytique avec le professeur Freud ? Il déclenche une phobie des chevaux, ce qui alors s’avère invalidant pour lui, le contraignant au confinement à demeure pour protéger son corps des risques de la morsure. À 5 ans, il trouve cette solution pour se défendre de ce qui l’assaille. Cette solution symptomatique, coûteuse pour le sujet puisqu’elle l’isole tout en lui apportant une satisfaction, est accueillie par Freud comme une invention, pariant, à partir de là, sur une exploration de la cause sexuelle sous-jacente. Freud cherche à mettre à l’épreuve de la clinique ses Trois essais sur la théorie sexuelle [3]. « Le symptôme apparaît ainsi comme une création de sens qui rend compte de l’insensé d’une jouissance, mais aussi comme une jouissance en lui-même [4]», indique P.-G. Gueguen.
Quelques mois plus tôt, il a alors 3 ans et demi, à l’annonce de la naissance d’une petite sœur, l’enfant subit un choc dans son corps : intrusion de l’intrus ! Effet d’un réel venant sonner la fin de l’illusion d’être le seul (complexe de l’intrusion selon Lacan). Son monde en est bouleversé. À cela fait écho une autre secousse contemporaine, celle d’une première érection, premier jouir dont Lacan indique que s’il est du corps propre il n’en est pas moins éprouvé comme hétéros, étranger au sujet, extime. Double attentat en tant que l’un comme l’autre portent atteinte à l’intégrité du corps de l’enfant.
Soulignons ici que la nature de ce trauma est langagière, plus précisément signifiante. Autrement, nous n’aurions affaire qu’à un pur phénomène physique dont rien ne peut en être dit. En effet, cet éprouvé dans le corps qui fait trauma pour le sujet correspond à l’impact d’un signifiant. Un mot qui résonne, hors-sens, y est corrélé. Pour en rendre compte, Freud aura recours au concept de nachträglich, après-coup. Il n’est donc d’attentat que signifiant. En cela, il est toujours singulier et subjectif. Ce double attentat signifiant constitue l’élément déstabilisateur de la position du sujet qui paradoxalement l’intronise comme sujet d’une énonciation. Il se met dès lors à produire des signifiants qui ont pour fonction de nommer l’attentat. Ces signifiants (wiwimacher, loumf… ), quelques S1 hors-sens, sont ses inventions.
Dès lors, Hans va tenter de se récupérer par la voie symbolique : c’est là qu’il « développe […] sous une forme mythique, toutes les permutations possibles d’un nombre limité de signifiants [5]». Tel est le discours qu’il produit dans le transfert et qui constitue toute la richesse du cas que nous ne pouvons ici reprendre.
Au fil de l’observation, l’enfant va à la suite de la phobie trop coûteuse inventer une solution convenable afin de traiter cette jouissance en trop. Ce sera le dévissage de la baignoire, une trouvaille topologique : importée au cœur même de la maison, la morsure se transforme en tuyauterie sur laquelle il a la main. Une mutation s’opère : de la peur de la morsure sur le corps à la mise en pièce de la tuyauterie de la baignoire. C’est un renversement qui voit le symptôme se « rebrousser en effet de création [6]». Cela lui offre une prise. Désormais « ça va », son derrière trouvant dans la baignoire une place convenable. Un apaisement s’obtient.
Comme le signale Lacan, le trajet logique qu’effectue Hans est celui de la « transformation de l’impuissance en impossibilité [7]». Car derrière l’attentat sexuel se cache la délicate question pour lui de son rapport à la mère. Si du côté paternel Hans a affaire à une carence – un père qui, trop gentil, n’est pas à la hauteur de sa fonction –, du côté maternel il est confronté à une toute-puissance. La solution par le symbolique se trouvant de fait mise en impasse (échec de la métaphore), il ne lui reste qu’à jouer la carte de la confrontation avec l’impossible : au-delà du désir inassouvi de la mère, il rencontre la position de jouissance d’une femme. Pour y faire face, Hans ne croit pas à la solution d’incarner le phallus qui manquerait. Impossible de rassasier le désir de la mère lié à son manque. Aussi ne peut-il qu’envisager d’opérer avec son propre manque à lui, soit sa castration comme opérateur logique.
Tel est le point où le mène le traitement analytique que Freud considère comme conclu : l’a-tentative réussie d’élever l’attentat à la dimension d’un moteur de création. C’est son devenir artistique de metteur en scène d’opéra. Cette sublimation du trauma sexuel est ce qu’il aura trouvé pour assumer sa propre part de féminité en tant qu’elle est ce qui reste du corps propre après l’outrage de l’attentat.

 

[1] Freud S., « Analyse d’une phobie chez un petit garçon de 5 ans (Le petit Hans) » (1909), Cinq psychanalyses, Paris, puf, 1992, p. 93-198.
[2] Miller J.-A., « La logique de la cure du petit Hans selon Lacan », La Cause freudienne, n° 69, 2008, p. 96-112.
[3] Voir l’introduction de Freud S., « Analyse d’une phobie… », op. cit., p. 93-94.
[4] Gueguen P.-G., « Le programme de jouissance de Hans », Après l’enfance, Paris, Navarin, coll. La petite Girafe, n° 4, 2017, p. 159-172.
[5] Lacan J., « L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 519.
[6] Lacan J., « De nos antécédents », Écrits, op. cit., p. 66.
[7] Miller J.-A., « La logique de la cure… », op. cit., p. 99.