De qui suis-je l’instrument ?

image_pdfTélécharger cet articleimage_printImprimer cet article

Pour élaborer son graphe du désir [1], Lacan s’est saisi d’un ouvrage qui a conduit son auteur, Jacques Cazotte [2], jusqu’à l’échafaud. Sans préjugé, Lacan, en lecteur attentif de Freud, a su cueillir chez cet écrivain royaliste, ennemi des Lumières, la question propre à éclairer l’énigme du désir inconscient, le fameux, Che vuoi ?. Le diable amoureux [3], roman considéré comme l’une des premières fictions fantastiques, repose sur un retournement très éloigné de la dialectique hégélienne dont Lacan, dans sa construction logique du fantasme, fera usage : dès lors qu’il fait le maître, le héros de Cazotte, aveuglé par la satisfaction qu’il tire de son audace, celle d’avoir affronté le Malin, se laisse manipuler par les figures d’esclaves que son théâtre intérieur convoque.

L’auteur lui-même, dans son Avis [4] à la première édition, avait souligné la puissance magique de la voix qui invoquant Béelzébut, endort, dès les premières pages, son jeune héros. Elle lui fait croire que celle caverneuse, porteuse du retentissant Che vuoi ? qu’il obtient en retour de son appel, ne saurait l’ébranler. Persuadé que son défi le rend maître de ses terreurs et de l’Autre, Alvare « fixe hardiment le spectre » [5] auquel il renvoie sa question : « Que prétends-tu toi-même … ? » En défiant Béelzébut, le jeune capitaine aux gardes du roi de Naples, prisonnier de ses pensées, obsédé par sa recherche d’une définition de la cabale, « d’une preuve sans réplique » [6], devient esclave d’une provocation dont il ne voit pas qu’il l’adresse au fantôme… de lui-même.

« Maître… sous quelle forme me présenterai-je pour vous être agréable ? » [7], répond Béelzébut. Désormais, c’est le diable qui balance, hésite. Le ton se fait soumis, jusqu’à la figure de l’épagneul domestiqué. On passe de la petite chienne, un vivant qui se tait, à Biondetta, celle qui ne méconnait pas le pouvoir des obstacles pour parvenir à ses fins séductrices…

Le point d’où part Lacan est celui de « la soumission du sujet au signifiant » [8]. Il y a la capture imaginaire et l’effet de tromperie, de feinte dont le sujet qui dispose de la parole, peut user. On entend, dans la volonté lacanienne de donner sa place à l’Autre comme trésor des signifiants, que le sujet de l’inconscient se constitue à partir d’une question qui ne semble pas le concerner : « Que prétends-tu toi-même ? »

Il y a d’abord l’appel, la convocation de Béelzébuth : elle bannit le désir. Et il y a l’apparition de l’horrible tête de chameau qui, ouvrant sa gueule, semble répondre : Che vuoi ? Une question dont le sujet devra se saisir en son nom propre, avec les moyens signifiants du bord. En revendiquant l’amour, en y croyant, le sujet Alvare se fait objet de ce qu’il croit être la demande de l’Autre. Il ne voit pas qu’en retournant la question, il se prête à une rétroaction : l’attentat est consommé. Il se fait objet de l’odieux monstre qui veut jouir de lui, des personnages aux milles figures que son attente insensée convoque. Belzébuth est un effet polymorphe de la demande. Chacun a son malin incorporé y compris lorsque les voix caverneuses qui ordonnent la jouissance [9], semblent s’être tues.

La soumission de l’être parlant au signifiant implique la causalité des objets a, voix et regard. L’appel à l’Autre nourrit l’exigence d’une demande qui écrase : dis-moi qui je suis ! Disons qu’en ce lieu, c’est toujours Béelzébuth aussi bien que la Gorgone qui apparaissent. Il s’agit, pour le sujet, tombé dans la gueule ouverte de la vie, de s’arracher au masochisme primordial. Le fantasme, soutien du désir, tient à distance l’insupportable question de la jouissance.

Lorsque l’attentat est perpétré dans le réel, le sujet n’a plus aucune possibilité de savoir ce qu’il est comme être de désir. Il ne peut pas fanfaronner, car plus rien ne vient faire obstacle à la jouissance. Plus de voix caverneuse pour fixer l’angoisse, plus de circuit pulsionnel pour organiser un mode de jouir toujours pervers, pas très reluisant mais relativement stable. Le frisson n’a plus ni le corps, ni le mythe des ruines inhabitées pour abriter le sujet qui ne peut plus jouer aucun rôle.

La Biondetta de Cazotte use du badinage pour décontenancer son cher Alvare : parle-moi, lui dit-elle, « dis-moi enfin, tendrement : Mon cher Béelzébuth, je t’adore » [10] !

À l’évocation du nom fatal, le Malin réapparaît. L’effroyable tête de chameau prononce de nouveau le fameux Che vuoi ?, et tire une langue démesurée… Alvare se cache sous le lit, yeux fermés face contre terre. Il éprouve dans son corps le sentiment de mourir : une inextricable situation, nous dit Cazotte.

Remercions Lacan d’avoir entendu que la découverte freudienne ne négligeait ni le traumatisme, ni le fait que la demande doive en passer par les défilés des signifiants. La prise en considération de cette dépendance lui a permis, dans les années soixante d’ouvrir le registre du désir, pas sans le recours aux signifiants-maîtres, pas sans l’Autre. La formule du fantasme assure un mode de jouir à partir d’une déroutante question : que veux-tu ? Le désir protège de la jouissance insupportable mais de son désir, le sujet se protège.

L’image spéculaire habille l’objet insaisissable. « Proie saisie aux rêts de l’ombre, et qui, volée de son volume gonflant l’ombre, retend le leurre fatigué de celle-ci d’un air de proie. » [11]

[1] Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 815.
[2] Les biographes de Cazotte rapportent que condamné à mort pour complot contre la sûreté de l’État, Cazotte alors très âgé marcha à l’échafaud et cria à la foule : « Je meurs comme j’ai vécu, fidèle à Dieu et à mon roi ».
[3] Cazotte J., Le diable amoureux, Préface de A. J. Pons., Eaux fortes de F. Buhot, A. Quantin, Paris, imprimeur-Éditeur, 1878.
[4] Ibid., p. 77.
[5] Ibid., p. 76.
[6] Ibid., p. 86.
[7] Ibid.
[8] Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir », op. cit., p. 806.
[9] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 309-321.
[10] Cazotte J., Le diable amoureux, op. cit., p. 195.
[11] Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir », op. cit., p. 818.