De l’indicible à l’œuvre

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Les chatouilles ou la danse de la colère, d’Andrea Bescond, mise en scène par Eric Metayer

J’ai toujours une certaine méfiance pour les spectacles qui suscitent l’unanimité, qui obtiennent le consensus. L’effet de masse me produit bien souvent un effet de réticence. Comment un spectacle peut-il plaire à tout le monde si ce n’est en utilisant le disque-ourcourant [1], comme dirait Lacan, celui des signifiants qui orientent l’époque et qui forment lieux communs, stéréotypes et autre senti-ment-alisme.
Eh bien Les chatouilles c’est autre chose ! Et les réactions des spectateurs en sont le signe : rires à contretemps, éclats de voix impromptus, soupirs échappés, émotions imprévues.
Son succès populaire ne se fonde pas sur le plus grand nombre, mais sur le plus singulier, le plus intime d’un parcours. Il n’est pas seulement témoignage mais aussi construction, articulation, invention, tout ce que le sujet met en place pour se défendre du réel.

Pour cette petite fille, Odette, c’est l’effraction du sexuel dans un moment de la vie où le sujet n’a pas les ressources symboliques pour le traiter. Andréa Bescond raconte avec simplicité, pudeur et humour ce chemin qui l’a menée de cette rencontre traumatique de la petite enfance avec un ami de ses parents, à l’artiste qu’elle est devenue. Elle croque avec acuité et drôlerie le portrait de ceux qui ont marqué sa vie, son inconscient, son corps de traces indélébiles et parfois indicibles et qui vont devenir enjeu de sa colère, source de son désarroi, mais aussi moteur de sa passion pour la danse, trame de ses rêves de femme, œuvre de création.
De cet impossible à dire du sexuel traumatique, le corps s’en fait d’abord la surface, le tourment et l’expression. Elle danse pendant de nombreuses années la douleur et sa transformation. Mais elle rend aussi sensible les limites du corps pour résoudre sa question : pourquoi n’ai-je rien pu dire ? Comment se réapproprier cette parole tue, interdite ou refusée, comment reprendre la parole au lieu où l’Autre s’absente ou défaille ? La psychanalyse sera une première piste. Mais c’est avec le théâtre qu’elle invente une nouvelle voie qui noue corps et signifiant et allège le corps de son poids des mots et du terrain de la souffrance. Il peut ainsi s’adonner à d’autres joies, celui du jeu d’acteur.

Alors pourquoi chacun se sent concerné par ce spectacle, alors que pas tout le monde a vécu cette expérience ? Il n’est ni une monstration, ni une démonstration. Aucun effet n’est attendu. Chacun s’éprouve touché comme sous la pointe d’un fleuret, en un éclair, par surprise, au plus intime : un souvenir réapparaît, une douleur se réveille, un signifiant resurgit… d’une mauvaise rencontre, d’un Autre sourd à votre voix, d’un réel insensé, d’un sexuel incompris, mais aussi d’une main tendue, d’un soutien affectueux, d’une parole retrouvée, d’un obstacle franchi, d’un désir partagé…

Des Chatouilles qui gratouillent à souhait…

 

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 35.