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De l’abjection d’un attentat

Par Alain Merlet

À l’époque de Me Too, il ne manque pas de témoignages émouvants sur les effets délétères du forçage du consentement manipulé par un adulte se posant comme l’Autre du sujet. Le séducteur se présente souvent comme un être au prestige aveuglant, usurpant la place d’un père sur le déclin et faisant l’objet de l’adoration de la mère. Cette imposture criminelle relève de l’institution judiciaire.
En analyse, l’attentat sexuel est rarement au premier plan du discours et, s’il l’est (par exemple un inceste), cela constitue un obstacle de taille. Plus souvent, ce qui nous est livré avec réticence ou désinvolture ne prend son poids que dans la temporalité du discours. En effet, la pratique analytique se fie moins à l’amplification ou à la banalisation qu’à l’insistance de la réitération d’une scène d’attentat à laquelle l’analysant reste rivé à son corps défendant. Cette image indélébile aimante et agglutine les représentations du rapport sexuel qu’il y aurait eu. La difficulté de la cure est alors de parvenir à faire céder la fascination du souvenir lancinant du trauma.

En dehors de l’expérience analytique, mais sachant que le travail d’écriture peut être considéré comme un traitement de la jouissance, il nous a paru pertinent de nous référer à un écrivain peu lu, alors qu’il présente une singularité exemplaire, et qui en son temps a osé présenter son œuvre comme un « attentat » [1].
Jouhandeau se revendiquait comme « le plus sincère des pires » [2], mais excellait surtout à débusquer dans son petit monde le mode de jouissance insu de ses créatures. De fait, il lui fallut plus de cinquante ans pour révéler, dans son essai De l’abjection, une scène déterminante qui programma, dès son plus jeune âge, son mode de jouissance homosexuelle, et sur laquelle ne varietur, il ne cessa de revenir dans son œuvre avec la plus grande précision.
À l’âge de huit ans, il lit une inscription accompagnée d’un graffiti phallique, dans les WC de la boucherie paternelle : « il y a un remède à ton mal : c’est la racine du genre humain » [3]. Cette phrase grandiose galvanise tout de suite son imagination [4].
Peu après, en l’absence de son père boucher qui lui interdit le contact avec ses apprentis, il se permet de taquiner l’un d’entre eux. Ce garçon boucher dirige sous son tablier la main de l’enfant vers ce qu’il croit être le mouvement d’un oiseau : « Je crus qu’il me trompait » [5] écrit-il. Mais intrigué, le soir il répond à l’invite du jeune homme qui s’exhibe en cachette devant lui et présente, je le cite, « à l’adoration dangereuse de quelqu’un une relique d’un autre monde, un fétiche rare, mystérieux, sacré, interdit qui vous étonne vous-même » [6].
Rétrospectivement, l’écrivain Jouhandeau tient à affirmer qu’enfant il éprouva une stupeur et un émoi. Avant ce texte, il n’avait pas fait mystère du plaisir sans vergogne éprouvé lors de ses jeux sexuels avec ses camarades de quartier. En revanche, ici il est formel, il suppose que sa stupeur et son émoi ont causé la jouissance d’organe de l’adulte jusqu’à l’éjaculation. Si l’employé sera congédié par le père sous le prétexte d’un vol, demeurera le « mystère si poignant » [7] de cette rencontre sacralisée : « il m’avait découvert et montré “la racine du genre humain” » [8].
Ici le mystère peut s’éclaircir à partir d’éléments explosifs où se télescopent, de façon silencieuse et incompréhensible, des bribes symboliques, une image stupéfiante et une jouissance imposée : « il me semblait que je portais dans ma chair le principe d’une fonction monstrueuse » [9]. Le forçage hâtif de cette incorporation phallique fait le traumatisme. Il révèle la fragilité de la métaphore paternelle, jusque-là soutenue par une éducation religieuse dispensée par les femmes et portant à l’adoration du corps du Christ. Dieu, via le culte de l’Homme et du phallus, sera désormais le partenaire privilégié de Jouhandeau.
On ne peut qu’être frappé de la précision avec laquelle il quadrille la scène de séduction dans l’espace et dans le temps et de la manière dont il en évalue l’impact dans sa vie sexuelle. Il fera désormais des affects de ce trauma autant d’opérateurs de sa jouissance homosexuelle. En quelques lignes ce « détrousseur d’âmes » [10] a su cerner et dire au lieu de mi-dire ce que bien des névrosés laissent dans l’ombre de la pudeur ou confessent dans un certain flou de la plainte.

La valeur heuristique de la perversion, dont Jouhandeau n’a jamais fait mystère, s’affirme dans ce passage. Comme l’écrit Lacan, dans « Réponse au commentaire de Jean Hyppolite », à propos du récit de Freud sur l’hallucination de l’Homme aux loups, « ce n’est pas de faits accumulés qu’une lumière peut surgir, mais d’un fait bien rapporté avec toutes ses corrélations, c’est-à-dire avec celles que, faute de comprendre le fait, justement on oublie » [11].
Dans un autre registre, la scène inaugurale de la perversion de Jouhandeau lui est restée inoubliable. Nous l’avons vérifié dans ses écrits et dans la confidence que rapporte un critique littéraire de son époque : « Toute ma vie sensuelle et sentimentale n’a été que le recommencement de cet assassinat, de mon étonnement, de ce déchirement, de cet arrachement de quelque chose qui tenait en moi aux cheveux et à l’ongle des pieds et des mains… Et jamais, depuis, je n’ai été le même. » [12]

[1] Jouhandeau M., Essai sur moi-même, Lausanne, éd. Jean Marguerat, 1946, p. 22.
[2] Jouhandeau M., « Gémonies », Journaliers, tome XVII (mai-août 1964), Paris, Gallimard, 1972, p. 95.
[3] Jouhandeau M., De l’abjection, Lagny-sur-Marne, NRF Gallimard/Métamorphoses, 1939, p. 38.
[4] Ibid., p. 39.
[5] Ibid.
[6] Ibid.
[7] Ibid., p. 40.
[8] Ibid.
[9] Ibid.
[10] Nadeau M., « Un mangeur d’âmes : Marcel Jouhandeau », Littérature présente, Paris, Corrêa, 1952, p. 166.
[11] Lacan J., « Réponse au commentaire de Jean Hyppolite sur la “Verneinung” de Freud », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 385.
[12] De Boisdeffre P., Histoire de la littérature de langue française des années 30 aux années 80, tome II, Poésie, Idées, Dictionnaire des auteurs, Paris, éd. Perrin, 1985, p. 362.