D’« un cri aphone »

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Anne-Gaëlle Hoarau, trente ans, vit sur l’île de La Réunion. Son nom de scène est sa manière de « représenter le personnage Ann O’Aro » [1] qui aborde en musique et poésie ce qui a marqué son corps de manière incestueuse.

Ann O’Aro sort un premier disque en 2018. Elle chante en créole et affectionne le blues maloya, celui des esclaves malgaches dont la rythmique est une frappe continue, précise-t-elle. « Ce qui sort de façon plus radicale, plus violente sort pour moi en créole, quand je parle pour moi de réhabilitation du corps, quand on se remet debout », tandis que le français lui donne « envie de comprendre, d’amoindrir les angles, de nuancer, d’expliquer parfois. »

Le créole lui permet de « comprendre qu’elle était en colère, qu’elle avait souffert de quelque chose » : « L’inceste, ce n’est pas seulement l’acte sexuel, c’est une espèce de manipulation, tout est biaisé : ʺTu ne deviendras rien sans moiʺ. »

Son père, gardien de prison et mélomane, était « très tyrannique ». Ann doit, enfant, l’accompagner au piano. Elle qui ne sait pas lire une partition, doit ruser, écouter en cachette la musique sur CD, puis improviser : « Il fallait juste pas que je m’arrête de jouer, il fallait faire en sorte qu’il soit à l’aise pour éviter de se faire taper dessus. »

De « cette espèce de relation », Ann n’a « pas conscience de sa nocivité, c’était la normalité pour moi. Je n’avais rien connu d’autre. Je n’avais pas de recul là-dessus… Il n’y avait rien de libre, tout était calibré sur ses humeurs… J’étais dans sa tête en fait. Je ne vivais pas ma vie. Je vivais la sienne… »

Le père se suicide quand Ann a quinze ans. Elle passe son bac et part au Québec. Sa pratique du tatouage lui permet de faire des rencontres, d’apprendre à « avoir un vrai échange en fait ». De retour dans la maison familiale de son enfance, à l’âge de vingt et un an, elle se dit que si elle arrive à être en paix « avec cette histoire-là », elle peut « vivre partout » et ne sera « plus obligée d’aller, d’aller, d’aller, de errer, de faire n’importe quoi, connerie sur connerie ».

À la base de son travail artistique, « une espèce de cri, un long cri aphone », dit Ann. Grâce à des amies, elle découvre la danse : des gestes lui viennent, des émotions ressortent, commencent à se dessiner « les limites de mon corps, les limites de ce qui m’appartenait et de ce qui appartient à l’autre, l’endroit où peut naître la relation qui est comme une entité à part qu’on construit ensemble ».

Ann écrit son premier texte « en étant dans la tête du père » : « J’ai essayé de comprendre ce que j’avais vécu, mais surtout j’ai essayé de comprendre cet homme-là, j’avais besoin qu’il ne soit pas juste un agresseur. » Elle ajoute : «  C’est devenu un jeu d’écrire des textes, de me laisser surprendre par telle émotion qui vient par association de deux mots. Je découvre mon univers, mon champ lexical, ce que j’avais à défendre, ce qui m’avait façonnée. »

Ann ne veut pas, pour se construire, « détester, attaquer, se revendiquer une identité de victime ». Elle ne veut pas « être définie par cet acte-là, par cette situation ». Ce n’est pas possible pour elle de « devenir humaine à travers ça ».

Elle décrit finement la confusion qui régnait dans sa relation au père qui la coupait de l’Autre : « La peur verrouille, installe un mécanisme dans la tête. Soit il n’y a plus rien, c’est la tétanie. Soit il y a une espèce de relation, une intuition de ce qu’il faut faire pour que l’autre soit dans des bonnes conditions. La seule solution, c’est de faire ce qu’on pense que l’autre veut qu’on fasse. On devance les désirs de l’agresseur pour ne pas mourir en fait. Simplement. »

Ann repère également que le même « mécanisme » ne s’est pas arrêté à la mort de son père : « Des fois, on provoque des situations qui ne sont pas forcément le fait de l’autre. L’autre ne va pas forcément se placer en agresseur ou vouloir du mal. Mais le placement qu’on adopte est très problématique, sorte de soumission déguisée, ou d’extrême attention à l’autre, une espèce de chose où on n’a plus la place pour nous et c’est nous-mêmes qui grignotons cet espace en nous pour le donner à l’autre. Quand on n’a plus du tout d’espace, et bien on réagit tout d’un coup violemment et l’autre ne comprend pas… C’est quelque chose que parfois on répète. »

L’artiste fait trois rencontres décisives dans sa vie qui lui permettent de ne pas « être juste ça », mais « d’arriver à quelque chose ». A l’âge de sept ans, Ann apprend à jouer de l’orgue avec un frère religieux « qui me fait confiance » : tous les dimanches à la messe, elle attend avec impatience que le prêtre cesse son sermon pour qu’elle puisse enfin jouer, se sentant alors connectée à Dieu, dit-elle, en souriant. Mais « une espèce de schizophrénie » la gagne, elle se sent « nulle, bonne à rien » ou « la meilleure » : « c’était sans arrêt comme ça, je cherchais un équilibre en fait. »

Ensuite, Danyèl Waro, célèbre musicien maloya, l’invite en première partie de sa tournée en Europe en 2019 : « ce qu’il m’apporte c’est de trouver mon propre repère, mon propre chemin, de prendre confiance ». De plus, Ann entretient avec son producteur, Philippe Conrath, « une vraie relation, artistique et respectueuse ». Ils ont eu « des tas de discussions sur le fond, sur la forme, sur le texte, comment on l’habille musicalement, comment on le joue ». P. Conrath lui permet « de ne pas me mettre en danger sur scène en vivant trop fortement les choses, en travaillant pour que ça devienne un matériau, un répertoire et pas mon histoire… » Ann trouve, avec lui, « la bonne distance, le recul ».

Ann préfère « la poésie que la parole vraiment crue, vraiment directe ». Les mots sont « embarqués dans la mélodie, la violence est moins frontale, les mots sont moins clairs, il y a plusieurs reculs. C’est ça qui permet d’en parler aussi, de toucher ceux qui veulent entendre ». Elle choisit une instrumentation « dépouillée » qui inclut « des longs silences », des a capella, des « crissements », du « cri », des « respirations » : « c’est fort parce que le public suit » même si « les gens restent saisis la première fois. »

Par son travail artistique, Ann O’Aro humanise de manière singulière la jouissance qui la traverse et fait lien social. « Dans la musique, on peut ressentir l’émotion sans forcément comprendre… On peut aller voir le texte, la poésie, creuser un peu, chercher dans le sens, connaître le contexte. Mais ça reste libre. On peut très bien écouter la musique et juste l’écouter pour le son que ça fait. Il y a cette grande liberté de devenir responsable de ce qu’on a envie de comprendre. » Merci à elle de son témoignage digne.

[1] Les propos de Ann O’Aro sont issus d’entretiens dont voici les liens :
https://la1ere.francetvinfo.fr/reunion/jour-ann-o-aro-son-maloya-son-histoire-632008.html

https://www.linfo.re/videos?ps=68920802

https://www.nova.fr/podcast/marie-transport/une-semaine-avec-ann-oaro

https://musique.rfi.fr/player/edition/session-live-ann-oaro-vola-maloya-reunionnais-rumba-cubaine/149510

https://www.rts.ch/play/radio/magnetique/audio/ann-oaro-elle-lintense?id=10500935

https://www.franceinter.fr/emissions/l-afrique-en-solo/l-afrique-en-solo-30-juillet-2019