Comment sortir de 3096 jours d’enfermement ?

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En tant que parlêtres, nous sommes tous des traumatisés. C’est cette thèse que Jacques-Alain Miller reprenait dans son cours du 17 mars 2010 pour expliquer ce que veut dire la phrase de Lacan : « Tout le monde est fou » [1] qui nous plonge dans le discours universel, à savoir que, pour tous, il y a un trou discursif. L’inconscient, c’est l’ouverture et la fermeture de ce trou. « Quand ça s’ouvre, on respire, quand ça se ferme, on s’asphyxie », poursuit J.- A. Miller et il ajoute : « quand un sujet vient demander une analyse, il y a toujours ce repère de l’urgence, ou du sentiment que ça se ferme autour de lui, qu’il est prisonnier de son trou discursif. Et pour chacun, ça se présente de façon différente. “Tout le monde est fou” veut dire que chacun l’est de façon singulière, […] inclassable » [2].
Ainsi, la psychiatrie et les TCC se fondent sur la notion du traumatisme comme trou discursif dont les symptômes sont bien répertoriés, classés et mis en série, visant une clinique du pour tous. Tout peut être en effet traumatique, car livré à la contingence de la vie de chacun, mais ce qui met fin au pour tous, c’est la singularité d’un dire, l’émergence d’une énonciation. C’est ce qu’entend le psychanalyste. On n’est plus dans la nécessité du pour tous, on passe de l’impossible à la contingence, de ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire à ce qui ne cesse pas de s’écrire.

Témoignage écrit

Cette clinique du trauma se trouve aussi dans les rayonnages des librairies. L’expérience vécue comme événement traumatique donne lieu à des témoignages de vie, obtenant souvent un certain succès car ils jouent sur l’identification au S1 qui y est annoncé : qu’il s’agisse de viol, d’inceste, d’abus ou d’emprise, cette littérature aborde le trauma comme une histoire dont on se libère en l’adressant à tous. C’est le storytelling si louangé des Américains. L’écriture y est centrale car elle délivre, comme dans une analyse, le ne cesse pas de s’écrire propre à la contingence de chaque expérience, absolument unique et incomparable. C’est le cas du livre de Natascha Kampusch [3] qui est paru en novembre 2010 sous le titre 3096 jours, et qui ne présente pas le trauma sous les espèces du viol, mais du temps de l’emprisonnement.
Natascha Kampusch est une petite fille australienne qui a été kidnappée alors qu’elle avait dix ans par Wolfgang Přiklopil, un homme d’une quarantaine d’années. Il l’enferme dans ce qu’elle appellera son cachot, − le sous-sol de la maison où elle a été enfermée était un abri antinucléaire construit par le père de Wolfgang − dans une relation de dépendance totale qui va évoluer au fil des années, grâce à sa détermination et à sa capacité d’analyse de la situation, –  sa captivité ayant duré huit ans.
Sur ce versant-là, le traumatisme entre dans une continuité qui rend compte d’une relation entre un homme et une petite fille devenue femme pendant le temps de sa détention.

Le couple bourreau-victime

Dans son livre, Natascha Kampusch s’oppose aux journalistes qui ont médiatisé son histoire en l’inscrivant dans le schématisme d’une relation bourreau-victime.
Elle dément la fixité de cette assignation et récuse le signifiant victime. Certes, cet homme l’a kidnappée, l’a privée de nourriture, l’a contrainte aux rapports sexuels, a exercé son pouvoir et sa violence sur elle, mais autre chose, de plus indicible, s’est nouée dans leur solitude partagée. Pour elle, cette expérience a été bien plus complexe et ne peut se réduire à ce dualisme de la relation du bourreau et de sa victime. Elle indique en effet qu’elle s’est « arrangé », qu’elle a trouvé comment faire avec cet homme qu’elle nomme « son ravisseur ». Elle a tenté de se détacher de la dépendance totale dans laquelle elle s’est trouvée en lui demandant d’avoir accès au savoir par le biais de livres et de la radio. Elle a aussi appris à lui résister en s’opposant à lui pour ne pas se sentir réduite à n’être que le pur objet de la volonté de celui qui voulait qu’elle l’appelle « Maître » en s’agenouillant devant lui et qui la maintenait aux limites de la cachexie en l’affamant. Elle a choisi de penser qu’il était malade, qu’il était fou, plutôt que de ne voir en lui qu’une brute et un assassin. Elle a permis qu’il formule son propre désir à son endroit, car c’est ce à quoi il aspirait. Elle a consenti à faire semblant d’être l’objet de son désir.D’ailleurs, dans ce texte, on peut trouver une résonance avec ce que Lacan dit de la position du sadique dont l’objet est la voix. La voix qui commande, la voix qui dit ce qu’il faut faire et jouit de son pouvoir, – la voix qui ôte la parole à l’autre [4], indique Lacan. Et on voit comment Natascha s’oppose à cette voix malgré les représailles qui en découleront. Elle le surprend car il voulait être son Maître absolu. Il est alors obligé d’admettre qu’elle n’est pas seulement un objet passif, à la merci de sa jouissance, mais qu’elle est aussi sujet de sa parole, qu’elle est une partenaire de désir. Elle opère ainsi cette division sur lui mais aussi pour elle-même, ce qui lui permettra de survivre jusqu’au moment contingent où il « oublie » qu’elle est sa prisonnière.

Séparation 

C’est lorsqu’elle est prête à sortir de cette relation, lorsqu’elle comprend que l’aliénation dans laquelle ils se trouvent l’un et l’autre les conduira forcément à se séparer − l’un d’eux devant mourir −, c’est à ce moment-là qu’elle peut prendre la fuite. Wolfgang lui disait, en effet, qu’il se suiciderait s’il devait être pris, ce qu’il a mis à exécution en se jetant sous un train dès qu’il s’est aperçu qu’elle lui avait échappé. La contingence qui a permis sa fuite, est en elle-même une succession de petits faits qui ont provoqué chez elle cette décision de fuir, comme Lacan l’indique dans l’apologue des trois prisonniers [5] où le temps pour voir et pour comprendre aura été l’attente passée à se projeter en dehors de, le hors de l’Autre de l’enfermement qu’elle avait préservé en écoutant la radio, en voulant apprendre, et donc en se préparant à sortir, à s’en sortir.

[1]Lacan J., « Journal d’Ornicar ? », Ornicar ?, n°17-18, printemps 1979, p. 278. « Tout le monde est fou, c’est-à-dire délirant. »
[2] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Vie de Lacan », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 17 mars 2010, inédit.
[3] Kampusch N., 3096 jours, Éd. J.-C. Lattès, 2010.
[4] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 258.
[5] Lacan J., « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 197.