Comment faire crever l’écran ?

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« Ça ne vient pas du dedans de l’écran » [1]

La pornographie moderne se consomme via un écran. Pas de pornographie sans écran. Si la pornographique est indissociable de l’écran qui la porte et qui la fonde, quelle est la fonction de celui-ci ? Plus, en quoi ce « mode-écran » est intrinsèque à la réussite du phénomène ?

L’écran participe du succès de la pornographique là où il procure deux gains : une ouverture et une fermeture ; une possibilité mais aussi un escamotage. D’une part, l’écran pornographique peut être regardé quand, comment et où on le veut : c’est un écran obéissant. D’autre part et surtout, ce que l’écran pornographique permet c’est que l’observateur ne soit pas regardé à son tour, il permet la non-réciprocité de regards. On pourrait rétorquer que ce même principe est à la base de tous les modes de projection : le cinéma, la télévision, etc. Mais ici, c’est le contenu qui diffère. L’écran pornographique ne propose pas un contenu banal ; il est censé « donner à voir » l’acte sexuel, et surtout, il expose sans voile la jouissance de l’autre, sans que celle du curieux ne soit en jeu. L’écran permet cette possibilité et cet escamotage : assister aux ébats des acteurs sans mettre en jeu sa propre castration. D’où son succès. Si le prix à payer dans la rencontre avec la nudité de l’autre c’est la sienne propre, l’écran pornographique permet de se passer de cette confrontation. Ainsi, consommer de la pornographie est un jeu à moindre frais, à risque mineur et qui fait croire au voyeur qu’il a réussi son pari.

Comment démontrer l’inconsistance de l’écran ? Où se trouve la faille ? Comment faire crever l’écran ?

Avec un génie dont la subtilité le dispute au subversif, Lacan nous donne un outil précieux concernant ce sujet. Dans « La Troisième », évoquant l’expérience de Mishima qui a eu sa première éjaculation suite à une masturbation irrépressible lors de la contemplation d’un tableau de Guido Reni représentant Saint Sébastien [2], il banalisera l’épisode, rappelant que la clinique lui apprend que les hommes se souviennent toujours de leur première éjaculation parce que…  « ça crève l’écran ». Et Lacan d’ajouter : « On comprend bien pourquoi ça crève l’écran, parce que ça ne vient pas du dedans de l’écran. » Et le point qui s’en suit : « Le corps s’introduit dans l’économie de la jouissance par l’image du corps. » [3]

Grâce à cette élucidation, dont la fonction est chirurgicale, nous pouvons séparer : le corps, l’image, l’image du corps, la jouissance, la jouissance du phallus, l’autre jouissance, l’écran, le dedans de l’écran et le dehors de l’écran ! [4]

Éclairons maintenant le phénomène en question avec la lampe de poche que Lacan nous fournit. On comprend mieux ce que la pornographie vend : elle promet, par le biais des images de corps, la possibilité de la jouissance. Mais la jouissance n’est pas dans l’écran ; elle est chez le spectateur ! La jouissance n’est pas dedans, elle est dehors. C’est pour cela que Lacan précise que l’écran crevé n’est pas celui qui reproduit les images. L’écran qui est crevé, c’est celui de la consistance totalisante du corps, crevé par la jouissance qui s’y introduit et qui l’ébranle. La consistance imaginaire est ici ruinée par la jouissance réelle.

L’écran pornographique procure les images [5], mais la jouissance promise n’est pas incluse. Et rien ne permet d’affirmer que les acteurs jouissent. Après tout, ils peuvent feindre ! C’est le forçage que l’industrie de l’image pornographique a réussi : faire croire que le spectacle inclut la jouissance.

La psychanalyse, se prétendant non-dupe, viendrait-elle annoncer que la jouissance n’existe pas ? Sûrement pas. Cependant, une psychanalyse permet de dissuader le sujet de la croyance – à laquelle il tient tant – que la si la jouissance existe, c’est toujours l’autre qui l’a.

 

 

[1] Lacan J., « La troisième », La Cause du désir, n°79, p. 22.
[2] Cf. Fajnwaks F., « Effraction et ravage », DESaCORPS, 11 juin 2020.

[3] Lacan J., « La Troisième », op. cit., p. 22.

[4] On pourrait étudier le graphe de « La Troisième » à partir de cette distinction.

[5] Cf. Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du désir, n°88, 2014, p. 103-114.