« Céder n’est pas consentir »

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« Céder n’est pas consentir ». À lire sur les murs des grandes villes en ce printemps 2020, juste avant que l’épidémie du Covid nous confine dans nos intérieurs. Des lettres se suivent et se détachent, écrites en noir sur fond blanc, sur un papier collé à même les façades. J’ai aimé cette phrase, car elle résonne pour moi bien au-delà du slogan qu’elle semble crier. Elle a une portée politique, mais aussi une portée éthique et psychanalytique. Laquelle ?

« Céder n’est pas consentir ». Cette affirmation se formule à travers une négation qui fait résonner du même coup une proximité dangereuse entre « céder » et « consentir ». Dangereuse pour celle qui se verrait accusée d’avoir consenti à ce à quoi elle a cédé. Elle, c’est Dora à la fin du XIXe siècle, qui se voit serrée de près à 14 ans par M. K alors que son père fréquente Mme K. C’est Dora qui ne pourra répondre à ce forçage que quatre ans plus tard en giflant M.K. Non, elle n’était pas consentante. Elle, c’est en 2020 Vanessa Springora qui s’affronte par l’écriture à l’ambiguïté du consentement et ne peut dire que trente ans après ce qui s’est produit lors de la première rencontre sexuelle [1]. « Comment admettre qu’on a été abusé, quand on ne peut nier avoir été consentant ? » [2]. Que s’est-il passé pour qu’il y ait trauma au point que l’adolescente de quinze ans se sente disparaître après cette mauvaise rencontre ?

Consentir

Quelle différence alors entre « céder » et « consentir » ? Quand on cède, est-ce que finalement on consent à ce qui va se produire ? Le consentement peut-il se conjuguer avec le traumatisme ? La question de la trace traumatique engendrée par l’attentat sexuel me semble se situer en ce lieu où existe une frontière décisive entre « céder » et « consentir ».
Quel écart intime entre le consentement et la cession ? Cette différence paraît mince et pourtant elle est cruciale. Elle paraît mince car au premier abord, il y a dans tout consentement une forme de dessaisissement de soi. « Le consentement suppose un acte initial de dessaisissement » [3]. Consentir, c’est prendre le risque de faire confiance au désir de l’Autre. C’est « dire oui » sans savoir où nous conduira ce « oui ». C’est dire « oui » une fois pour toutes, de façon irréversible, dans le plus grand dénuement. Consentir, c’est faire l’expérience d’un sentiment de risque absolu. C’est la beauté du consentement. C’est aussi de consentement qu’il est question dans l’analyse. Un consentement au non-savoir, sur fond de pacte avec celui qui nous entend, un consentement parfois au trou noir dans le sens, pour appréhender le noyau traumatique.
Ne pourrait-on pas dire alors que « consentir », c’est aussi « céder » et que « céder », c’est aussi consentir ?

Céder sur

Avec Lacan, le verbe « céder » a pris un poids particulier dans la langue psychanalytique. Lacan l’a d’abord mis à l’honneur à la fin de son Séminaire de L’Éthique de la psychanalyse pour rendre compte de ce que pouvait être la culpabilité. Avec lui, se sentir coupable ne signifie plus comme dans la morale chrétienne, se sentir en faute vis-à-vis d’un autre pour lequel nous n’aurions pas suffisamment sacrifié de nous-même, mais se sentir en défaut vis-à-vis de son propre désir. C’est pourquoi Lacan affirme que « la seule chose dont on puisse être coupable, au moins dans la perspective psychanalytique, c’est d’avoir cédé sur son désir » [4]. Cet emploi lacanien du verbe « céder » dans « céder sur son désir », est inhabituel. On rencontre plus fréquemment dans la langue usuelle le verbe « céder » sous la forme « céder à », qui signifie exactement le contraire de « céder sur ». « Céder à la tentation », n’est-ce pas y consentir ? Si Lacan emploie la formule « céder sur son désir », c’est pour faire résonner une dimension de renoncement au désir. Céder « sur » son désir, c’est fuir l’angoisse engendrée par le désir. Céder sur son désir, c’est le sacrifier au nom du Bien.

Céder à

Mais Lacan quelques années plus tard dans son Séminaire sur L’Angoisse donne une nouvelle valeur au verbe « céder » en l’articulant non plus au désir mais à la pulsion. C’est en cet endroit que la distinction entre « céder » et « consentir » se creuse radicalement. Le « céder sur », qui signifiait « renoncer à », devient un « céder à ». C’est alors non plus à la culpabilité que nous avons affaire, mais à l’angoisse. Ce n’est plus alors seulement de sujet dont il est question mais sujet dans son rapport au corps.
Quel est l’effet de la rencontre avec une situation traumatique pour le sujet ? Dans la confrontation traumatique, « le sujet cède à la situation » [5], affirme Lacan. Céder à la situation dit bien le point de non-retour. Céder à la situation, c’est disparaître en tant que sujet dans cette situation pour être confronté à la pulsion, celle de l’autre et la sienne. Céder à la situation, n’est pas y consentir. Lacan est formel. « Ce n’est pas que le sujet vacille, ni qu’il fléchisse » [6]. Nous ne sommes plus dans le registre dialectique du « oui » et du « non ».
Ce qui se produit dans l’expérience traumatique, « c’est quelque chose qui donne son sens vrai au cède du sujet – c’est littéralement une cession » [7]. Dans cette cession, il ne s’agit plus d’un combat entre le refus et le consentement, comme celui de la Présidente de Tourvel troublée par le regard et les mots du vicomte de Valmont. Il ne s’agit plus de liaisons dangereuses. Il ne s’agit pas de cette douce volupté éprouvée à retarder le moment du consentement. Il s’agit d’une cession subjective qui conduit à la déréliction. Lorsque le sujet cède à la situation, il est confronté à l’Hilflösigkeit. Il a cédé quelque chose de son corps qu’il ne récupérera jamais, une part de jouissance qui l’a fait disparaître.

Quand le corps cède sans consentir

L’émoi produit par l’attentat sexuel n’est pas de l’ordre de la découverte d’un plaisir ignoré, mais de l’ordre d’une cession subjective qui laisse le sujet « hors de lui ». La situation l’a emporté loin de son être. L’émoi éprouvé l’a confronté à un forçage dans le corps. Lacan fait résonner cette Hilflösigkeit produite par cet émoi en l’écrivant sous la forme d’un appel : « et moi » [8] ?
Vanessa Springora dans son récit témoigne de cette frontière entre « céder » et « consentir ». Comme dans L’Amant [9] de Marguerite Duras, la toute jeune fille avait consenti à avoir un premier amant, plus âgé qu’elle, attendant de lui de se laisser emporter ailleurs, loin de sa mère, à la rencontre de la femme qu’elle avait envie de devenir.
Mais en consentant, elle a été conduite par l’Autre à céder. « Quelque chose en moi se rebellait encore, j’avais envie de hurler : Il y a quelqu’un ? » [10]. Non, en effet, pendant un temps, il n’y avait personne pour entendre sa détresse. Personne dans la ville pour la voir se « volatiliser, s’évaporer, disparaître » [11]. Ce que G. lui avait arraché, ce n’était pas seulement son consentement, pour l’aimer plus librement, mais une part de jouissance qui l’a dépossédée de son corps. Si Vanessa Springora a consenti à ce premier amour, son corps lui, disait « non » à quelque chose. Son corps l’a rappelée au réel du trauma.

Le consentement a la beauté d’un envol. Dénuement et sentiment de risque absolu qui procurent une douce volupté. Le traumatisme est une confrontation avec la jouissance de l’Autre qui fait déchoir le corps. « Un adolescent vulnérable recherchera toujours l’amour avant sa satisfaction sexuelle » [12] souligne-t-elle. Oui, elle avait consenti à l’amour et même au désir. Mais s’il y a eu trauma, n’est-ce pas que ce à quoi elle avait consenti n’a aucun rapport avec ce à quoi elle a dû céder ?

[1] Cf. Leguil C., « Ambiguïté du consentement, puissance de l’écrit », Lacan Quotidien, n°863, 8 janvier 2020, publication en ligne (www.lacanquotidien.fr).
[2] Springora V., Le Consentement, Grasset, 2020, p. 163.
[3] Gros F., Désobéir, Champs essais, 2017, p. 149.
[4] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 368.
[5] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 361.
[6] Ibid.
[7] Ibid., p. 362.
[8] Ibid., p. 360.
[9] Duras M., L’Amant, Éditions de Minuit, 1984.
[10] Springora V., Le Consentement, op. cit., p. 175.
[11] Ibid.
[12] Ibid., p. 164.