« Ce visage de l’alcool » [1]

image_pdfTélécharger cet articleimage_printImprimer cet article

En 1975, Yann Andréa qui s’appelle encore Yann Lemée est un jeune étudiant de vingt-trois ans en philosophie ; Marguerite Duras a soixante et un ans, ils se rencontrent à Caen, lors de la projection d’India song. Y. Andréa a son livre Détruire dit-elle [2] dans la poche. Il lui donne à signer et demande s’il peut lui écrire, M. Duras le lui rend signé avec une adresse. Y. Andréa lui écrira presque tous les jours de manière assez frénétique, expédiant ses lettres sans les relire et n’espérant aucune réponse. M. Duras ne répond pas mais elle s’en servira pour l’écriture de son livre Yann Andréa Steiner, dans les dernières années de sa vie. Elle décrira ainsi les lettres de Y. Andréa : « C’était des lettres très courtes, des sortes de billets, c’était, oui, des sortes d’appels criés d’un lieu invivable, mortel, d’une sorte de désert. » [3] Elle ne lui répondra qu’en 1980, donc cinq ans plus tard, et lui écrit au sujet d’une « histoire d’alcool », dont elle venait d’être soignée. Y. Andréa noue, lui aussi, une histoire avec l’alcool : « je deviens fou, je bois beaucoup de whisky. […] Je me prends d’une passion violente pour cette machine grise. Des soirées entières je tape quelques mots. Je trouve un titre épatant : Douleur exquise. On boit » [4]. M. Duras lui écrit : « Vos lettres sont belles, les plus belles de toute ma vie il me semblait, elles en étaient douloureuses. » [5] Ils partagent ainsi à distance, dans cette relation qu’ils nouent, l’écriture, l’alcool, la douleur.

En juillet 1980, Y. Andréa téléphone à M. Duras, elle l’invite à venir la rejoindre à Trouville, dans son appartement des Roches Noires, et lui demande d’apporter une bouteille de vin rouge. Durant cette soirée, Y. Andréa lui fait part de sa décision : la connaître avant de se donner la mort. Finalement, Y. Andréa n’est jamais reparti vivre à Caen, il est resté auprès de M. Duras durant seize années, jusqu’à la mort de celle-ci ; « C’est peut-être ce soir-là, avec vous, que j’ai recommencé à boire. » [6] énonce M. Duras. Ils se murent tous deux dans l’alcool et Y. Andréa est le témoin de la lente dégradation à laquelle il participe : « Je revois les jours de l’été, l’augmentation inexorable des doses de vin rouge comme le mouvement d’une spirale. […] J’accepte tout, j’achète les bouteilles nécessaires, on boit ensemble […]. Ici l’amour se fait tard dans la nuit, dans les cris et les insultes, les mots inventés » [7].

À travers leurs écrits, le couple Duras/Andréa peut nous donner à voir quelque chose du côté de l’infâme, tous deux décrivant respectivement dans leurs livres Cet Amour-là et Yann Andréa Steiner qu’ils s’adressent tels des lettres, des scènes infernales, témoin des attentats quotidiens que peut comporter la vie de couple. La dimension cruelle de leur amour est liée au fait que l’objet n’est pas voilé, ni du côté de Y. Andréa, ni de celui de M. Duras : « elle veut tout casser, tout détruire, me détruire […] Elle dit : c’est le principe même de votre existence que je ne supporte pas » [8]. Il s’agit d’un amour qui n’est pas ou peu habillé par le fantasme mais qui est resserré autour d’un point de réel : l’écriture.

Y. Andréa écrira M.D. [9] en 1983 juste après une cure de sevrage d’alcool de celle-ci, période particulièrement difficile à supporter pour chacun d’eux. Du côté de l’addiction, M. Duras a porté atteinte toute sa vie – attentat sur le corps par le biais de l’alcool, attentat du corps : « Maintenant je vois que très jeune, à dix-huit ans, à quinze ans, j’ai eu ce visage prémonitoire de celui que j’ai attrapé ensuite avec l’alcool dans l’âge moyen de ma vie. L’alcool a rempli la fonction que Dieu n’a pas eue, il a eu aussi celle de me tuer […]. Ce visage de l’alcool m’est venu avant l’alcool. L’alcool est venu le confirmer » [10]. Face au côté sans visage du trauma, elle se soutient avec l’alcool d’une certaine jouissance du corps et elle traite le Détruire par la lettre. Nous notons que dans cette pièce de théâtre, la signification y est en partie déconstruite, elle y aborde la question de la sexualité, la folie, la mort, comme presque toujours dans ses œuvres, mais peut-être de manière encore plus énigmatique. M. Duras dira dans son entretien avec Bernard Pivot : « Du style je ne m’en occupe pas dans le livre, je dis les choses comme elles arrivent sur moi […] comme elles m’attaquent, comme elles m’aveuglent » [11].
Si l’alcool est un attentat, le livre peut en être un aussi. Écrire, pour M. Duras, comportait un risque « chaque livre est un meurtre de l’auteur par l’auteur » [12].

À la mort de Marguerite, Yann s’effondre, il entre dans un état de déréliction quasi-total dont il sortira trois ans plus tard en écrivant Cet Amour-là, longue lettre qu’il lui adresse. Afin de rester en vie, face à la mort du corps, il soutient le nom. Durant les seize années de relation et au-delà, Y. Andréa semble s’être appuyé plus sur ce rapport au nom, à l’écriture, plutôt que sur ce qui a attrait à la phallicisation du corps. De ce côté-là l’insulte n’est jamais loin. Point d’objet agalmatique ou de trait prélevé sur le corps de M. Duras qui causerait le désir de Y. Andréa, homosexuel et de trente-huit ans plus jeune qu’elle. La rencontre a eu lieu à travers l’écriture – littoral entre les corps – mettant en lumière le Réel de leur amour, « ça ne cesse pas, puisque je vous écris […] Cet amour-là justement ne passe pas. Il est là, fixe, sans nom » [13].

[1] Duras M., L’amant, Paris, Éditions de Minuit, 1984, p. 15.
[2] Duras M., Détruire dit-elle, Paris, Éditions de Minuit, 1969.
[3] Duras M., Yann Andréa Steiner, Paris, Gallimard, 1992, p. 8.
[4] Andréa Y., Cet Amour-là, Paris, Pauvert, 1999, p. 19.
[5] Duras M., Yann Andréa Steiner, op. cit., p. 10.
[6] Ibid., p. 21.
[7] Andréa Y., M. D., Paris, Éditions de minuit, 1983, p. 36.
[8] Andréa Y., Cet Amour-là, op. cit., p. 36-37.
[9] Andréa Y., M. D., op. cit.
[10] Marguerite Duras, L’amant, op. cit., p. 15.
[11] Duras M., Entretien avec Bernard Pivot, 1984.
[12] Duras M., citée par Adler L. Marguerite Duras, Paris, Gallimard Folio, 1998, p. 513.
[13] Andréa Y., Cet Amour-là, op. cit., p. 80.