Avec le corps qu’elle a…

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Le commentaire trivial aurait pu rester phrase banale, mot qui blesse sans plus d’effets ou s’inscrire dans la série des grossièretés dont son beau-père était coutumier. La phrase aurait pu glisser sur la carapace de son indifférence. Mais le mot fit attentat et marqua sa victime dix ans durant d’un symptôme d’inhibition scripturale indépassable mêlé à une mortification intérieure profonde, « morte au-dedans et vivante au dehors » [1].

Il fallut attendre l’écriture de son vingt-deuxième roman pour que Christine Orban, entrant dans la soixantaine, aborde cet « incident » ayant constitué une déflagration majeure de l’entrée d’une jeune fille dans ce qu’on appelle l’âge adulte. Elle avait vingt ans. Une simple phrase l’avait percutée, « un seul mot peut éprouver plus qu’une catastrophe » [2]. Son beau-père avait lancé à la cantonade, alors qu’elle prenait le soleil sur la terrasse : « avec le corps qu’elle a ça va être facile pour elle ». La description de la scène ouvre et ferme le roman, mais là les mêmes mots ont perdu leur impact traumatique – comme si l’écriture avait opéré une catharsis, dénouant le signifiant de l’affect. L’auteure confie que le roman a nécessité plusieurs rédactions avec une version initiale à la troisième personne, ce qui aurait, écrit-t-elle au dernier chapitre, constitué une fuite, une de plus où elle se serait glissée dans un destin qui n’est pas le sien. Que faire de cette part autobiographique qui en son fond relève de ce que le sujet ignore de lui-même – ce pour quoi il écrit ou s’analyse.

Le grand livre de l’internet de notre époque impudique où transparence et protection des données s’entremêlent dans une confusion étouffante, ne permet plus la publication de cas dans la discrétion requise. Un recours est alors le roman qui fait respirer l’intime dans l’espace public comme la passe réveille l’extime dans l’espace analytique. Comment donc situer l’écriture d’un roman eu égard au sujet qui écrit ? Christine Orban qui insiste pour distinguer l’auteure de l’héroïne répond subtilement dans une interview en citant Stefan Sweig qui, à propos de la différence entre les biographies d’historiens sensées être plus proches de la vérité et celles rédigées par des romanciers qui s’en éloignent, indique qu’avec ces derniers l’intuition va plus loin que les froids documents.

Ainsi quelque chose cherche à se dire au travers de la série des romans d’un même auteur, quelque chose qui nécessairement échappe parce que c’est de structure. Reste alors la pudeur, seule façon d’attraper ce quelque chose qui « se refuse au savoir dans le sexe » [3]. Christine Orban a fait une longue analyse dans cette même période où se déroule le roman dont nous nous sommes saisis. Elle en rend compte dans un roman publié en 2005, Deux fois par semaine [4], dans lequel elle réussit à ne parler que du transfert sans presque rien dire des contenus de la cure – sauf à apercevoir que le contenu véritable se loge, comme l’enseigne Lacan, au cœur du transfert. C’est une aménorrhée qui a poussé son médecin à l’adresser à un analyste, mais c’est surtout d’une interruption du cycle des mots dont elle souffrait. Et c’est dans ce roman-ci qu’elle en dit quelque chose.

L’enjeu de l’attentat est d’avoir osé défier l’institution phallique en écrivant un premier roman qui venait d’être reçu par l’éditeur. Mais seul BP peut écrire, « BP c’est une institution et l’institution est en colère » [5]. BP c’est son beau-père ravalé aux initiales de sa fonction filiale. Le père, celui qui s’inquiétait quand elle avait dix ans qu’elle n’eût toujours pas lâché sa poupée, elle l’a perdu à onze d’une crise cardiaque qui la laissa « entre les mains de maman » [6].

Dans « avec le corps qu’elle a… » l’héroïne se débat avec elle-même, sans analyste, sauf à situer chacun des protagonistes comme venant virtuellement à cette place. Elle les épingle d’ailleurs d’une flèche acérée qui les fige dans leur position : legrandhomme (BP, son tourmenteur), ministred’État, Grandphilosophe, grandgauchistehumaniste, grandcritiquelitteraire… une galerie de mâles statufiés dans leurs insignes, un traitement du phallus à la Zazie dans le métro avec une sorte d’ironie pudique. Car le porteur du phallus elle l’avait « imaginé en Jules César, un Bonaparte sur son cheval gris, crinière au vent et [avec maman] elle s’était laissé impressionner » [7] ! BP n’était pas un monstre mais plutôt un « vieux con » qui à la fin confie ne pas supporter qu’elle parte pour se marier, « il m’a serrée dans ses bras comme un père embrasse sa fille » et lui avoue que « la pire guerre qu’il a menée était contre lui-même. C’était sa façon de me demander pardon… je n’arrive même pas à le détester. » [8] Elle attendait l’amour d’un père, elle ne reçut que la suffisance d’un beau-père, « l’homme qui devait remplacer mon père s’est conduit tel un seigneur sur son esclave » [9]. Elle en est très malheureuse mais elle sourit, « je souris parce que je suis malheureuse. Je souris pour être appréciée, charmante » [10]. Elle veut être aimée. Le bon accueil des critiques littéraires et du public perd tout crédit puisque BP rejette qu’elle puisse exister autrement qu’avec son corps. « BP voulait me réduire à la chair » [11] et c’est en partie ainsi qu’elle cherche à exister aux yeux de l’autre en se prêtant au mannequinat et au regard des photographes de mode avec cette particularité de n’accepter que les photos qui la découpent en morceaux. « Jamais le visage. Mon visage n’existait pas. Il devait rester anonyme, il me trahirait. On pourrait y lire la détresse, le dégoût. » [12] Ce dégoût va au-delà de ce que l’incident avec BP vient justement révéler. Elle est l’objet laissé tomber par le père, elle est l’enfant qui veut rester poupée, aux mains d’une mère-enfant qui n’en peut mais et n’ayant comme point d’appui qu’un beau-père narcissique en guerre avec son image. L’invective « avec le corps qu’elle a » qu’il lui lance s’adresse d’ailleurs d’abord à lui-même qui pousse le souci de soi jusqu’à la chirurgie esthétique. Sa réponse est d’« emmener son corps jusqu’au précipice » [13] et dans un défi ignoré d’elle-même elle réalise la phrase assassine de BP en s’offrant à son ami idéal. Elle dit le faire par vengeance mais en répondant à la séduction du bel italien elle réalise ce qu’elle réprouve. Le trauma de la scène initiale tient au crime, écrit-t-elle, de ne pas s’être fait respecter, qu’elle redouble en offrant son corps à l’ami de BP.

« Les mots de BP ont eu un effet boomerang, mon corps les a refusés. Ils se sont éjectés d’eux-mêmes, une partie de moi avec eux » [14]. Ce jour-là elle a attrapé la maladie de vivre et s’est absentée d’elle-même. Ce n’est que dix ans plus tard qu’une phrase dans un journal lui saute à la figure et libère l’amnésie et le symptôme avec elle. « Le corps d’une jeune fille a été retrouvé inerte… » [15].

Ce qui fait attentat n’est jamais ce qu’on croit. Freud a toujours cherché une surdétermination au symptôme qu’on peut lire ici entre les lignes de la pudeur où la phrase assassine vient épingler l’indicible de se réduire à l’objet a, un corps inerte identifié au corps inerte du père mort.

[1] Orban C., Avec le corps qu’elle a… , Paris, Albin Michel, 2018, p. 15.
[2] Ibid., p. 230.
[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XII, « Problèmes cruciaux pour la psychanalyse » (1964-65), leçon du 19 mai 1965, inédit. Aussi cité par P. Monribot sur ce blog.
[4] Orban C., Deux fois par semaine, Paris, Albin Michel, 2005.
[5] Orban C., Avec le corps qu’elle a… , op. cit., p. 14.
[6] Ibid., p. 37.
[7] Ibid., p. 73.
[8] Ibid., p. 231.
[9] Ibid., p. 165.
[10] Ibid., p. 99.
[11] Ibid., p. 123.
[12] Ibid., p. 145.
[13] Ibid., p. 152.
[14] Ibid., p. 226.
[15] Ibid., p. 210.