Avant l’émoi

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En 1968, Jacques Lacan signa une pétition lancée par Maurice Blanchot. C’était un manifeste de solidarité avec le mouvement des étudiants – nommé l’émoi de mai par J. Lacan. M. Blanchot y critiquait le fait « ne pas reconnaître dans ce mouvement [..] ce qui y est en jeu […] échapper, par tous les moyens, à un ordre aliéné » [1] et alertait trois fois qu’il y avait un scandale – un achoppement. Quel était cet os, sinon le fruit de ce qui échouait à être drainé [2] par la loi ou par le savoir universitaire ? D’où venait cet émoi. Une idée ?

Du sexe !

L’étincelle commence dans les résidences étudiantes. Que veut-on ? « La fin d’une autorité obsolète. » [3] Le droit de jouir ! et « être libre d’être avec qui bon vous semble. » [4] Dès 1967, les étudiants se plaignent à la fois de l’exiguïté des lits – dont ils préféreraient être un lit de plein emploi à deux [5] – et de leur frustration sexuelle. [6] Ils revendiquent la mixité et veulent pouvoir circuler librement entre les dortoirs. Ça se réveille, là où ça dort.

Le 8 janvier 1968, un étudiant, Daniel Cohn-Bendit, interpelle le ministre de la jeunesse et des sports, François Missoffe : « Monsieur le ministre, j’ai lu votre Livre blanc sur la jeunesse. En trois-cents pages, il n’y a pas un seul mot sur les problèmes sexuels des jeunes. » [7] Le ministre lui répond de façon, disons, policée : « Avec la tête que vous avez, vous connaissez sûrement des problèmes de cet ordre.  » [8] Puis, il lui conseille d’aller calmer ses ardeurs en plongeant dans la piscine – fraichement inaugurée. Parallèlement différentes universités revendiquent la mixité : Antony, Orsay, Nancy, Lyon. Ça chauffe. Le 21 mars, une deuxième conférence sur La révolution sexuelle de Wilhelm Reich met le feu aux poudres…une deuxième fois : la répression sexuelle est politique, elle est l’obstacle à la révolution. À dater de ce jour, entend-on dans les slogans, il n’y a plus de problème psychosexuel ! Il n’y a plus que des problèmes politiques. Le ministre, Alain Peyrefitte, avait déjà annoncé un remaniement des règlements intérieurs. Mais la réponse est – avec la prescription de la douche froide pour faire-avec sa pulsion – une magistrale démonstration d’un je n’en veux rien savoir de la question du sexuel et du changement qui était en train d’opérer.

Anaëlle Lebovits-Quenehen nous éclaire : « L’expérience analytique nous montre […] que l’autorité trouve sa raison d’être en ce qu’elle prend sur elle […] le défaut intrinsèque de la jouissance sexuelle, c’est-à-dire le fait que cette jouissance n’est jamais une jouissance parfaite. Mais encore faut-il que celui qui incarne cette autorité soit reconnu comme tel et qu’il se montre digne d’occuper cette fonction. Quoi qu’il en soit, sans recours à des discours déjà établis, il est difficile de faire face à l’émergence de la jouissance sexuelle qui se présente toujours comme problématique » [9] et une relation entre les sexes pas sans entrave.

Le 15 mai 1968, respectant le mot d’ordre de la grève, Lacan reporte son Séminaire. Mais il est présent et évoque un dialogue instauré entre l’objet a pavé et l’objet a bombe lacrymogène : il est question de la chose. Il est question aussi de sujets « emportés par quelque chose qui est le sentiment d’être absolument soudé aux camarades. » [10] Une foule saupoudrée d’idéal. Un bouchon au trou dans le savoir. Au mouvement d’identification collective, Lacan proposait une autre orientation – il disait par ailleurs avoir une autre façon de passer sa révolte. [11 Par l’énonciation. Pointant la responsabilité des psychanalystes dans l’enseignement, il précise qu’il n’y a pas qu’à l’université qu’on enseigne « la théorie de Reich est formellement contredite par notre expérience de tous les jours » [12], dit-il, avant d’inviter les psychanalystes à témoigner de « choses qui pourraient vraiment intéresser tout le monde précisément sur ce sujet, des rapports de l’un à l’autre sexe. » [13] Il semble que les journées de l’École de la Cause freudienne font écho à cette invitation à bien-dire, au XXIe siècle, la rencontre de chaque Un avec le sexuel et comment la psychanalyse fait résonner autrement un certain émoi.

[1] Blanchot M., « Il est capital que le mouvement des étudiants oppose et maintienne une puissance de refus », Le Monde, 10 mai 1968, disponible en ligne.
[2] Cf. Lacan J., « Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 730.

[3] Nunes É., Le Nevé S., « La mixité à la cité U, premier combat de Mai 68 », Le Monde, 21 mars 2018, disponible en ligne.

[4] Cf. Ibid.

[5] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J-A Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 10.

[6] Cf. Noisette T., « Mai-68 : et tout commença par une histoire d’accès aux chambres des filles », Le nouvel Obs, 22 mars 2018, disponible en ligne.

[7] Ibid.

[8] Ibid.

[9] Lebovits-Quenehen A., Actualité de la haine, une perspective psychanalytique, Paris, Navarin Éditeur, 2020, p. 41-42.

[10] Lacan J., Le Séminaire, livre XV, « L’acte psychanalytique », leçon du 15 mai 1968, inédit.

[11] Cf. Regnault F., « Vos paroles m’ont frappées… », Une leçon de politique, mars 2017, disponible en ligne.

[12] Lacan J., Le Séminaire, livre XV, « L’acte psychanalytique », op. cit.

[13] Ibid.