Attentat sur un toit brûlant

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Il a à peine neuf ans lorsque Romain Gary tombe pour la première fois sur les ébats torrides d’un couple : le pâtissier Michka et la servante Antonia. Clandestins, ces amants dont les corps s’étreignent dans une grange abandonnée, ne savent pas qu’ils sont vus à ce moment-là par un jeune enfant qui, malgré l’assurance avec laquelle il affirme savoir à quoi il assiste, n’en est pas moins dépassé par la rencontre avec un tel réel. Surtout que celui-ci surgit au milieu d’un endroit très familier, un refuge intime et rempli de poussière où s’empilent de vieux objets qui le fascinent : « Un après-midi, ayant grimpé sur le toit et retiré la planche pour descendre dans mon royaume, je vis, couché parmi mes trésors, entre le frac, le boa et le mannequin de bois, un couple très occupé. Je n’eus aucune hésitation à reconnaître la nature exacte du phénomène que j’observais : c’était pourtant la première fois que j’assistais à ce genre d’ébats » [1]. Partagé entre pudeur et jouissance du regard, c’est cette dernière qui le happe : « Je remis pudiquement la planche en place, ne laissant que juste ce qu’il fallait de fente pour me renseigner » [2]. Ce savoir déjà-là, dont il croit disposer, à propos de la copulation humaine, se trouve aussitôt troué : « Je dois dire que je fus complétement instruit, et très étonné aussi. Ce que ces deux-là faisaient ensemble dépassait de très loin les notions un peu simplistes qui avaient cours parmi mes camarades. À plusieurs reprises, je faillis tomber du toit, essayant de démêler ce qui se passait. » [3]

La découverte, souvent accidentelle, du réel du corps-à-corps sexuel, ne laisse jamais indemne. Elle fait vaciller les fictions forgées par chaque enfant pour habiller le réel copulatoire. La jouissance en excès qui s’en détache fait toujours attentat.
R. Gary n’est pas le seul à l’éprouver : « Lorsque j’en parlais plus tard à mes petits amis, ils me traitèrent à l’unanimité de menteur ; les plus bienveillants m’expliquèrent que, regardant de haut en bas, je devais tout voir à l’envers, d’où mon erreur.» [4] Freud lirait dans cette incrédulité, le fossé qui sépare la révélation reportée, de la théorie sexuelle infantile construite préalablement par chacun pour donner une signification au « commerce sexuel des parents » [5]. Rien de naturel dans le coït entre parlants, ni instinct ni pulsion génitale pour rendre compte de ce qui agite fébrilement les corps enlacés. La jouissance perçue chez les partenaires dépasse toujours le cadre du savoir et résiste à se laisser appareiller par la langue, comme en atteste la clinique de l’angoisse chez les jeunes sujets confrontés au réel des ébats des adultes proches. Des attentats sexuels qui percutent de plein fouet et se déclinent au un par un.

Pourtant, ces braves garçons n’en resteront pas là : « Finalement, une permanence fut installée sur le toit du hangar, armée d’un drapeau polonais […], il fut entendu que lorsque les amants reviendraient sur les lieux, le drapeau serait agité. La première fois que notre éclaireur vit ce que se passait, il fut à ce point pris par le spectacle bouleversant qu’il oublia complètement d’agiter le drapeau, au désespoir de tous. » [6] Tournant au poste d’observation, ce que chacun perçoit, ne leur permet pas de fonder un savoir concluant sur la nature de l’évènement : « Nous nous consultâmes longuement pour essayer de nous expliquer les mobiles d’une conduite aussi bizarre, et finalement, ce fut Marek qui formula l’hypothèse qui nous parut la plus plausible : – Peut-être qu’ils ne savent pas s’y prendre, alors ils cherchent de tous les côtés ? » [7]
C’est par un biais comique que R. Gary fait saillir combien l’approche du réel copulatoire, loin de délivrer la moindre clé sur ce qui pourrait faire rapport sexuel, signale son absence. La crudité de la scène ne saurait être qualifiée de pornographique, le style très drôle de l’écrivain la sublime, et pourtant elle n’est pas sans faire résonner la thèse de Jacques-Alain Miller à propos de ces moments où le regard se tient tout près des ébats : « Rien ne montre mieux l’absence du rapport sexuel dans le réel que la profusion imaginaire de corps s’adonnant à se donner et à se prendre. » [8] Émoustillés, le seul constat que ces enfants peuvent tirer, c’est que quelque chose s’accorde mal, que « la jouissance de l’homme et de la femme ne se conjoignent pas organiquement » [9]. Ils viennent de découvrir comment les hommes et les femmes font l’amur [10].
Certains seront plus heurtés que d’autres par l’attentat de la grange : « Le spectacle auquel nous assistâmes ce jour-là était tellement émouvant et tellement inquiétant, aussi par certains côtés, que le plus jeune d’entre nous, le petit Kazik, lequel ne devait pas avoir plus de six ans, prit peur et se mit à pleurer. Je reconnais qu’il y avait de quoi, mais nous craignions par-dessus tout de déranger le pâtissier et lui révéler notre présence, chacun de nous, tour à tour, dut perdre de précieuses minutes à appliquer sa main sur la bouche de l’innocent pour l’empêcher de hurler. […] Après notre descente du toit, nous demeurâmes longuement sans nous parler, recueillis et un peu consternés. » [11] Au fur et à mesure que le récit avance, nous voyons le témoin quitter sa position de maîtrise du départ pour restituer pleinement la dimension énigmatique de la rencontre sexuelle, soit ce qui relève du mystère dans la rencontre entre deux corps parlants : « Nos visages étaient graves et, debout en petit cercle au milieu de la cour, nous nous regardions dans un silence étrange et respectueux, comme à la sortie d’un lieu sacré. Je crois que nous étions étreints par un sentiment presque surnaturel de mystère et de révélation devant le jaillissement de cette force prodigieuse que les hommes portent dans leurs entrailles : sans le savoir, nous venions de vivre notre première expérience religieuse. » [12] Lacan a rappelé lui aussi, à ce propos, la dimension de la transcendance : « Que la copulation interhumaine soit quelque chose de transcendant par rapport à l’existence individuelle, est un fait d’expérience si commune, que, devant l’évidence, on finit par n’en plus remarquer le relief. » [13]
L’opacité du sexuel, dénudée par les étreintes des amants, ne se dissipera pas au cours de la vie de R. Gary. Elle instaure un trou vivifiant qu’il corrèle à ce autour de quoi gravite tout le champ de la création : « Le goût de l’art, cette obsédante poursuite du chef-d’œuvre, malgré tous les musées que j’ai fréquentés, tous les livres […], demeure pour moi, à ce jour, un mystère aussi obscur qu’il était il y a trente-cinq ans, lorsque je me penchais du toit sur l’œuvre inspirée du plus grand pâtissier de la terre. » [14]

[1] Gary R., La Promesse de l’aube, Paris, Gallimard, 1960, p. 105.
[2] Ibid., p. 106.
[3] Ibid.
[4] Ibid.
[5] Freud S., « Des théories sexuelles infantiles », La Vie sexuelle, Paris, PUF, 2018, p. 81.
[6] Gary R., La Promesse de l’aube, op. cit., p. 106.
[7] Ibid., p. 107.
[8] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du désir, n°88, 2014, p. 105.
[9] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 307.
[10] Lacan J. Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 11.
[11] Gary R., La Promesse de l’aube, op. cit., p. 109.
[12] Ibid.
[13] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, op. cit., p. 304.
[14] Ibid., p. 111.