Attentat // sexuel – À propos de Dora

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« Je tiendrais sans hésiter pour hystérique toute personne chez qui une occasion d’excitation sexuelle provoque principalement ou exclusivement des sentiments de déplaisir, que cette personne soit capable ou non de produire des symptômes somatiques. » [1] écrit Freud. Pour lui, l’attentat sexuel est le nœud de l’hystérie, cette névrose survenant de la difficulté qu’elle a, (qu’il a si c’est un homme) à faire passer le sexuel dans le champ de la représentation. Suivant ses pas, Lacan présente d’abord le corps vivant de l’hystérique comme cisaillé par le signifiant, à partir d’une identification toujours masculine. Son amour pour le père impuissant qu’elle soutient coûte que coûte est le sens de son symptôme.
À la fin de son enseignement, Lacan fait du symptôme un événement de jouissance et non plus un avènement de signification [2]. En opérant ce retournement, il situe l’hystérie comme un refus du corps et une défense contre la jouissance féminine. Le débat se portera alors pour elle ailleurs que dans le sexuel…

Portrait de Dora par Hélène Cixous

« D’une fallace témoignant du réel » est le titre d’un chapitre du Séminaire XXIII qui débute par un hommage de Lacan à une pièce de théâtre Portrait de Dora, écrite par son amie Hélène Cixous. [3]
Dans la pièce, tous les personnages évoqués dans les Cinq psychanalyses de Freud sont présents, mais le temps de l’histoire n’est pas le temps continu de l’horloge. Différents moments de l’histoire de Dora sont indiqués dans les didascalies de la pièce [4] : la scène du lac, le premier rêve, le deuxième et l’acting-out final où Dora « comme une gouvernante » donnant brutalement son congé, envoie promener Freud après trois mois d’analyse [5]. Le temps est celui du temps présent de la cure : les événements du passé sont intégrés à l’énonciation plutôt que racontés comme des souvenirs. Dora parle et dans le présent de sa parole tourne les talons à « son partenaire interprétant » [6], celui qui permet le déchiffrage du sens. L’expression d’hystérie rigide [7] formulée par Lacan à propos de cette Dora réinventée laisse entendre une certaine raideur. Quelle est-elle ?
Lacan évoquant davantage le jeu des acteurs que le texte lui-même : « C’est réalisé d’une façon réelle, je veux dire que la réalité, celle des répétitions par exemple est au bout du compte ce qui a dominé les acteurs. » [8] Plus loin, il évoque cette mise en scène « frappante » dans laquelle l’hystérie est là « réduite à un état matériel » et jouée sans son rapport particulier à un partenaire. D’habitude, « l’hystérie, c’est toujours deux » [9] dit-il. Ainsi « il y manque comment l’hystérie doit être comprise. » Dora en effet a levé le rideau sur la scène inconsciente pour mieux le refermer. Hélène Cixous imagine une Dora qui toute à sa douleur refusera aussi de passer par l’écriture et par le don des grands mystiques, pour lesquels pourtant elle éprouvait une certaine attirance. Au fond, Dora reste incomprise de Freud certes, mais surtout d’elle-même et elle en paye le prix. Si comme au dire même de l’auteur [10], « l’amour avec Dora est interdit de parole », il l’est au bout du compte par le propre choix de Dora refuser de savoir comment la jouissance la concerne spécifiquement.

Une densité nouvelle pour Dora 

Cette Dora prend avec Lacan un poids nouveau. Freud est bien là dans la pièce mais Dora le refuse comme complément de symptôme. Alors Dora parle toute seule, elle crie peut-être mais sa parole est autistique. Le rôle est envisagé uniquement « par ce qui dans la réalité se répète » dit Lacan soit ce Un sans Autre de la jouissance Une qu’il a déplié dans le Séminaire XIX. Alors l’Une a beau parler à l’Un, et l’Un à l’Une, ça reste du Un. Il n’y a pas de rapport sexuel car le rapport à l’Autre dans cette conception de la jouissance Une est impossible [11].
Comment entendre l’hystérie sous cet angle du Un qui se répète bêtement ? Qu’est-ce qui la spécifie donc, en dehors de l’amour qu’elle porte à son père ? Lacan en donne une idée au début Séminaire XXIV [12] lorsqu’il dit : « C’est la radicalement autre. Elle n’est même qu’en tant qu’Autre. » Son symptôme est toujours un symptôme second, pris sur un autre corps : « symptôme de symptôme » dit Lacan.
Ainsi il arrive que délurée sur le plan sexuel, bien de son temps, elle se mette en mouvement vers un partenaire. Mais alors, la dimension libidinale qui l’affecte ne lui fait pas question et de la jouissance corporelle qu’elle l’éprouve, insaisissable, elle se défend. La versant sur le compte de l’autre, elle ne veut rien en savoir, refusant de prendre à son compte le dommage libidinal qui s’appelle la castration.
Par ailleurs, son partenaire n’est pas celui qu’elle croit, l’homme à qui elle peut faire à l’occasion porter l’obscénité de la jouissance. Dans une drôle de circulation phallique, sa « vraie » vie de couple, elle la mène avec l’Autre femme dont elle tire sa consistance imaginaire.

Une chance possible 

Dora continue de nous toucher par la souffrance qu’elle prend à sa charge. Mais quel dommage sans doute pour elle qu’elle n’ait pu quitter l’amour du père et l’amour du père auquel elle se dévoue de façon inébranlable !
Faire consister le père était-il si vital ?
Il peut arriver que l’hystérique ait suffisamment de courage pour rester auprès de l’analyste. Plus tard, sans lui, il est possible qu’elle puisse aborder un autre continent, dans la production de ce qui a trouvé à se nommer, qui lui servira de nouvel appui. Mais il lui faudra du temps pour que ce Un qui n’est pas écrit dans le ciel étoilé trouve à jaillir, prenant ses racines dans la jouissance corporelle.
Aussi si l’hystérique reste orientée par le phallus, si elle reste ciblée sur l’attentat sexuel, elle restera dans la rigidité d’une vérité phallocentrée. Avec la fallace qui témoigne du réel, Lacan renverse la perspective et ouvre une autre voie. La fallace renvoie par son homophonie au phallus et au factice des significations. Elle indique un nouveau rapport à la langue et à son réel qu’emmitoufle la vérité, au risque de l’asphyxie. À suivre l’avancée de Lacan, l’enjeu du parlêtre hystérique est de consentir d’une part à la nomination, toujours celle d’Adam, et d’autre part à la faute du jeu signifiant qui toujours trompe, celle d’Évie. Du sexuel, Lacan déporte donc la question de l’hystérique sur l’Autre barré, formalisant ainsi entre attentat et sexuel un double slash. 
Ce nouveau rapport à la langue permet au corps du parlêtre de se brancher sur le réel. C’est une aubaine qu’il sache y faire avec ce corps de bric et de broc et avec le monde dans lequel s’échappent de la voix, du regard, du déchet, du sein. À l’occasion, il peut arriver aussi qu’il consente à être ce lieu dans lequel avec son partenaire, ils s’éprouvent vivants et où se joue pour lui, pour eux, une partie toujours inédite avec le signifiant.

[1] Freud S.,  « Fragment d’une analyse d’hystérie » (Dora), Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1e édition 1954, 22e édition 2001, p. 18.
[2] Miller J.-A., « Biologie lacanienne et événement de corps », La Cause freudienne, n°44, février 2000, p. 24-33.
[3] La pièce a d’abord été une création radiophonique avant d’être mise en scène par Simone Benmussa. Lorsque Lacan en parle, elle vient d’être jouée au Théâtre d’Orsay par la compagnie Renaud-Barrault. Marguerite Duras a tourné les éléments filmés de la mise en scène, qui inclut la participation dansée de Carolyn Carlson.
[4] Dans la mise en scène ultérieure de Denis Marleau au Théâtre Ubu, Ginette Michaud rapporte qu’un principe de séparation du plateau en différents espaces permet de les représenter simultanément.
[5] La formule de Freud est : « Vous me donnez avis de votre départ comme le ferait une gouvernante, après vous y être résolue quinze jours à l’avance ». Freud S., « Fragment d’une analyse d’hystérie » (Dora), op. cit., p. 80.
[6] Laurent É., Commentaire du Séminaire XXIII lors du séminaire organisé par Marlène Belilos et Renato Seidl, Lausanne, le 7 juillet 2012, (disponible sur le site : https://lecturesfreudiennes.wordpress…).
[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome (1975-1976), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 106.
[8] Ibid., p. 105.
[9] Ibid., p. 106.
[10] Interview d’Hélène Cixous, « Portrait de Dora », archives Ina en ligne.
[11] Miller J.-A., « Les six paradigmes de la jouissance », La Cause freudienne, n°43, octobre 1999, p. 7-29.
[12] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait de l’Une-bévue s’aile à mourre », leçon du 14 décembre 1976, inédit.