« Are you a Doctor Sir ? » [1]

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Sigmund Freud se trouve en vacances dans une auberge des Alpes autrichiennes quand la nièce de l’aubergiste, une jeune femme de dix-huit ans, l’interpelle en qualité de médecin [2].

– « Je souffre des nerfs… », dit-elle.

– « De quoi souffrez-vous donc ? », lui rétorque Freud, introduisant un trou au sens de la phrase que la jeune fille avait probablement entendue du médecin déjà rencontré. Il exprime ainsi son désir de savoir, distinct du désir de guérison d’un docteur.

Le signifiant nerfs s’associe alors à des symptômes somatiques et Katharina commence à déployer la chaîne signifiante. Elle parle des sensations d’étouffement, pression sur les yeux, gorge nouée… autant de symptômes qui laissent supposer des manifestations d’angoisse d’une névrose hystérique.
Ainsi démarre cet improbable et unique entretien entre une jeune paysanne bien différente des patientes habituelles de Freud et le fondateur de la psychanalyse, animé par un désir éveillé qui ne se repose pas pendant les vacances.
Katharina est un des cas dans les Études sur l’hystérie de 1895 que Freud a écrit avec J. Breuer. Les conditions contingentes de cette rencontre qui se déroule en dehors du cabinet de l’analyste nous offre un entretien très détaillé, et sans l’hypnose que Freud pratiquait encore. Nous nous trouvons à la période pré-psychanalytique de sa théorie.
Quand Freud essaye d’associer son angoisse à une représentation, la jeune fille évoque l’idée que « quelqu’un est derrière moi et va me saisir tout à coup » [3] et « un visage horrible qui me regarde d’un air effrayant » [4] précise-t-elle.
Freud croit encore à sa neurotica. Il fait l’hypothèse que les symptômes somatiques de conversion sont liés à une cause sexuelle et notamment à une expérience d’attentat sexuel mené par un adulte séducteur. Il faut dire que dans le cas de Katharina, la levée du refoulement nous offre, en effet, une scène d’attaque sexuelle dont elle a été elle-même victime.
Des scènes refoulées surgissent l’une après l’autre, dont deux sont les plus importantes :
Une scène − nous l’appellerons scène n°2 − deux ans auparavant, quand Katharina a surpris son oncle avec une servante dans une scène d’ébats sans ambiguïté même si la jeune fille reste un peu hésitante quant à la signification à lui donner.
Une scène antérieure − scène n°1 − à laquelle elle-même a participé quand l’oncle vient se coller à elle la nuit. Elle le repousse sans comprendre de quoi il s’agit ; elle ne veut pas « des bonnes choses » qu’il lui promet et qui ne la laissent pas dormir.

La question que je me suis posée est celle-ci : qu’est-ce qui fait vraiment attentat sexuel chez Katharina ?
La réponse évidente est la scène 1 de l’attaque de l’oncle la nuit quand la jeune fille avait quatorze ans. Freud indique que les symptômes de conversion sont en lien avec cette scène.
Cependant, il interprète lui-même à la jeune fille que la vue de la scène 2, de l’aubergiste avec la servante, s’accompagne d’une représentation de la scène antérieure ; « Vous vous êtes dit qu’il faisait avec elle ce qu’il aurait voulu faire avec vous la nuit dont vous m’avez parlé » [5], lui dit-il. Dans son analyse, il ajoute que « certaines impressions, reçues à une époque présexuelle et qui n’avaient eu aucun effet sur l’enfant, conservent plus tard leur puissance traumatisante, en tant que souvenir, une fois que la jeune fille ou la femme a acquis la notion de la sexualité » [6].
La scène 1 de l’attaque n’est pas en soi une scène traumatique. Elle témoigne d’une intrusion de jouissance énigmatique qui reste en suspens de signification jusqu’au moment où la scène 2 de l’oncle avec la servante, à laquelle Katharina assiste comme témoin, vient rétroactivement donner un sens sexuel à la scène antérieure et la rendre traumatique après-coup.
Freud précise, dans une note tardive de l’édition de l’ouvrage en 1924, qu’en fait l’aubergiste était la mère et l’abuseur était le père de la jeune fille. Et il ajoute : « La maladie de la jeune fille avait donc été causée par les tentatives de son propre père » [7] et il souligne qu’une telle altération d’information n’est « naturellement pas aussi insignifiante ».
Rappelons-nous que la naissance de la psychanalyse y a trouvé racine, après les Études sur l’hystérie quand Freud écrit en 1897 qu’il ne croit plus à sa neurotica et qu’il n’existe en fait aucun « indice de réalité » [8] dans l’inconscient et qu’on ne peut pas différencier la vérité de la fiction investie d’affect [9]. D’ailleurs, dans un de ses derniers textes [10], il identifie souvenirs et constructions du patient.
Dans le cas de Katharina, même s’il s’agit de souvenirs tardifs, nous considérons leur récit comme une fiction de son roman familial de névrosé.
Père abuseur, père menaçant, père effrayant sont autant de figures du père imaginaire terrible dont la jeune fille maintient la consistance et dont elle fait une père-version qui ne mérite ni amour ni respect.

Elle choisit de dénoncer les agissements du père à la mère qui décide de divorcer et de garder le témoignage de la fille comme arme contre son mari au tribunal. De sa position subjective, la fille se charge de la faute du père ; « Il a divorcé et c’est de ma faute » dit-elle.
Dans ce cas, l’objet regard est prépondérant. La jeune fille a un symptôme hystérique, à savoir une sensation de « pression sur les yeux ». Freud lui propose l’hypothèse, basée sur le circuit pulsionnel vu-être vu, qu’elle-même a dû voir quelque chose de gênant qu’elle n’aurait dû ne pas voir, ce qui conduit à la levée du refoulé de la scène 2 à laquelle elle a assistée.

Par ailleurs, la figure qui la regarde d’un air effrayant et qui continue à la hanter est celle du père qui lui attribue la faute. Suite à l’annonce du divorce, le père s’est mis « dans une colère effroyable ». Il la « menaçait tout le temps » et elle avait « peur qu’il m’attrape [dit elle] sans que j’aie vu. La figure que je vois toujours est la sienne quand il était en colère » [11] souligne Katharina.

Nous pourrions avancer que l’attentat sexuel dans ce cas, réside dans ce qu’elle-même a vu de la scène sexuelle mais aussi de là d’où elle est regardée, en tant que fautive d’avoir dénoncé le père jouisseur.

[1] La phrase en anglais a servi de titre à l’exposition sur Freud à l’Unesco en 2007. La présidente de l’E.C.F. à l’époque, Lilia Majhoub, a prononcé le discours d’ouverture.
[2] Freud S., et Breuer J., Études sur l’hystérie, 1895, Paris, PUF, 1996, p. 98-106.
[3] Ibid., p. 99.
[4] Ibid.
[5] Ibid., p. 103.
[6] Ibid., p. 105.
[7] Ibid., p. 106, note de bas de page.
[8] Freud S., Lettre à W. Fliess du 21-09-1897, La naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 1973, p. 191.
[9] Ibid.
[10] Freud S., « Constructions dans l’analyse », Résultats, idées, problèmes, vol. 2, Paris, PUF, 1985.
[11] Freud S., Études sur l’hystérie, op. cit., p. 104.