À propos de l’attentat de Virginie Despentes

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Le nœud de l’argumentation qui donne corps à la King Kong théorie est sans doute l’interprétation du viol en termes politiques. L’auteur s’appuie sur sa propre expérience : à dix-sept ans et accompagnée d’une amie, sans argent et vêtues de façon extravagante, elles rentraient d’un voyage à Londres en auto-stop. En pleine nuit et décidées à dormir dans une station-service, elles entamèrent une conversation avec trois jeunes hommes, en acceptant par la suite leur proposition de les emmener à Paris ; ils les convainquirent, ils étaient amusants, « [avaient] juste l’air de branleurs, vraiment pas agressifs » [1]. Mais, peu après le début du trajet, elle s’aperçut du terrible piège.

L’effet du trauma ne fut pas immédiat. Ce n’est que lorsqu’elle apprit le viol d’une amie, trois ans plus tard, qu’elle sentit l’effet « par ricochet » [2] : « Ça m’a plus révoltée que quand ça nous était arrivé directement. J’ai compris à travers son histoire à elle que c’était quelque chose qu’on attrapait et dont on ne se défaisait plus. » [3] Tel Hamlet, qui accéda à l’expérience du deuil provoqué par la perte de sa bien-aimée lorsqu’il entendit les lamentations de Laertes sur la tombe d’Ophélie, l’effet rétroactif de la violence subie par son amie permit à V. Despentes de s’engager sur la voie de la subjectivation de l’attentat.

Peu de temps après, elle participa à un week-end de formation d’écoute de Stop Viol, une permanence téléphonique. Elle y rencontra les préjugés, la difficulté de le nommer, le silence auto-imposé et la cohorte de soupçons qui retombent sur la victime, renforçant ainsi l’impunité. Le fait d’avoir survécu était considéré comme une preuve contre elle : « Une femme qui tiendrait à sa dignité aurait préféré se faire tuer. » [4]

V. Despentes admet que grâce à sa condition de « punkette » [5], elle était suffisamment préparée pour contrer l’idée de la « pureté de femme bien » [6] et ne pas en succomber. Mais la révélation advint avec la lecture de Camille Paglia : « Paglia nous permettait de nous imaginer en guerrières, […] elle […] faisait [du viol] une circonstance politique, quelque chose qu’on devait apprendre à encaisser. Paglia changeait tout : il ne s’agissait plus de nier, ni de succomber, il s’agissait de faire avec. » [7]

Une découverte

Non seulement cette hypothèse correspondait à son vécu – elle avait refait de l’auto-stop et l’avait passé sous silence pour éviter les soupçons – mais elle lui fournissait les bases d’une argumentation pour sa prise de position radicale : le viol est « l’organisation politique par laquelle un sexe déclare à l’autre : je prends tous les droits sur toi, je te force à te sentir inférieure, coupable et dégradée […] synthétise un ensemble de croyances fondamentales concernant la virilité. » [8]

Elle reconnaît que le fantasme de viol existe, admettant que depuis son enfance les images de martyres ont réveillé en elle « l’idée d’être livrée, forcée, contrainte [en lui procurant] une fascination morbide et excitante. » [9] Elle considère que la prédisposition au masochisme féminin est le résultat de la morale judéo-chrétienne, d’où l’idée que l’attraction pour ce qui détruit les femmes, même si c’est voluptueux ou excitant, les éloigne du pouvoir. V. Despentes lie le sentiment de culpabilité des femmes victimes de viol à l’ingérence de tels fantasmes.

Il va sans dire que la présence des fantasmes masochistes ne justifie pas la violence. Et que la culpabilité de la victime est un fait clinique irréfutable dans l’expérience des sujets traumatisés par la violence ou la terreur. Mais quant à la vraie cause de ce sentiment, il est question d’un détail fondamental dont il importe de démêler la logique. V. Despentes propose les indices dans son récit, au moment où le garçon se retourne « et déclare “fini de rire” en me collant la première beigne, ça n’est pas la pénétration qui me terrorise, mais l’idée qu’ils vont nous tuer. Pour qu’ensuite on ne puisse pas parler. » [10]

L’excès de sens sexuel  attribué à ce hors-sens rencontré de manière brutale la fait chanceler : « De la peur de la mort, je me souviens précisément. Cette sensation blanche, une éternité, ne plus rien être, déjà plus rien. Ça se rapproche davantage d’un trauma de guerre que du trauma du viol (…) J’imagine toujours pouvoir un jour en finir avec ça. Liquider l’événement, le vider, l’épuiser. Impossible. Il est fondateur. De ce que je suis en tant qu’écrivain, en tant que femme qui n’en est plus tout à fait une. » [11]

En effet, la rencontre avec le réel du trauma se superpose dans ce cas au réel de la condition féminine. La difficulté consiste à confondre l’être-pour-la-mort et l’être-pour-le-sexe [12] à partir d’une théorie du genre comme clé d’interprétation du monde poussant l’auteur à affirmer que l’absence de réponse des deux filles face à la supériorité évidente en force et en nombre des attaquants est due à une « croyance. »

Elle reconnaît que l’empreinte indélébile de cet événement équivaut au vécu d’un attentat, à être victime d’une guerre ou d’un génocide. Car la violence exercée sur son corps sans défense, se noue à l’expérience de l’arrachement de sa condition d’être parlant, sa dignité, la plongeant dans le néant, selon son expression.

La honte du survivant est liée à ce réel inouï, à la rupture de la continuité de l’histoire, à un impossible à symboliser. La honte du réel de la condition humaine se confond avec la honte du réel propre de la condition féminine, dont le manque corporel peut être interprété comme une humiliation, comme un handicap de l’être.

La clinique psychanalytique du trauma enseigne que sa solution par la récupération d’une énonciation propre, est toujours singulière et requiert du temps. Virginie Despentes admet clairement quel a été son choix pour le surmonter : « Tout ce que j’aime de ma vie, tout ce qui m’a sauvée, je le dois à ma virilité. » [13]

[1] Despentes V., King Kong théorie, Grasset & Fasquelle, LGF, Paris, 2006, p. 34.
[2] Ibid., p. 38.

[3] Ibid., p. 37.

[4] Ibid., p. 39.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Ibid., p. 43.

[8] Ibid., p. 50-51.

[9] Ibid., p. 51.

[10] Ibid., p. 52-53. Et elle rajoute, ce qui n’est pas sans surprendre : « À leur place, somme toute, c’est ce que j’aurais fait. »

[11] Ibid., p. 53.

[12] Cf. Lacan J., « Allocution sur les psychoses de l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 365.

[13] Despentes V., op. cit., p. 11.